|
Traduit de l’arabe par: May Mahmoud
Roman -1- Voyage de quete
C`était le diable destructeur Hanin Youssef, le fossoyeur à la mine effrayante et sa campagne dévergondée, au nom biblique et bizarre “Nounou Bahar”, qui m`ont tenté d`écrire la biographie du philosophe irakien qui habitait le quartier “ al Saddriyya” aux années soixantes. Il ne manquait, en effet, à ces deux charlatans scandaleux ni l` amour pour la philosophie, ni les vertus passionnées, ni le genie, mais l’honneur: iIs avait une dépendance totale à l`immoralité. J`eus fait leur connaissance l`hiver dernier. Je leur rendais visite dans leur pension qui donnait sur une cimetière annexée à l`église “Mère viatique”, derrière le parc al Saadoune. C`était une petite pension louée pour eux par un marchand irakien, moitié fou, querelleur,et complètement déshonnete, qui portait le nom de Sadeq Zadé. Je compris par la suite que c`était lui- meme qui finançait le voyage de quete pour la vie du philosophe. Un ancien ami m`eut présenté à eux, dans la Maison de vieux manuscrits, à Bagdad. Je fus charmé par la voix intercoupée de Hanin, par son ton aigu, et sa mine macabre. C`était par un jour du mois du novembre ensoleillé, aspergé de l`air froid quand il me dit avec un air visionnaire, posant une main sur l`épaule de sa campagne qui n`arretait pas de macher du chewing-gum: “Ma maison est au Parc al Sadoune, près de l`épicerie assyrique, je t`attendrai dimanche matin.” Le matin de ce jour -là, je tournai le batiment de poste vers la banlieue chrétienne autour des jardins de Parc al Sadoune. Les arbres se tenaient en ligne devant les maisons basses, je sentais l`odeur de l`asphalte trempé de pluie. Au bout de la rue, j`aperçus l`épicerie assyrique. En réalité, ce n`était pas une grande épicerie que l`épicerie assyrique, mais une boutique étroite à deux portes en bois dont les deux grands battants de cuivre scintillaient lègerment, et la devanture couverte de carrelage blanc. Il y eut un stand en marbre portant des plats en cuivre, des panniers de fruits lavés. Des bouteilles de whisky, des flacons d` Araq local,et de vin raffiné étaient arrangés derrière la vitrine, et derrière l`Assyrique, accroché au mur, le portrait de quelqu`un qui portait un costume décoré de rubans. -Où trouvrai- je la maison du père Hanin Youssef ? -Qui vous a dit que c`est un père. Et l`Assyrique, à la moustache posée, comme des traces du lait, sur la bouche, éclata de rire. Ses yeux bleus creux et son visage aux os assaillis étaient moqueurs. Il ne me répondit pas. Ce fut sa femme, assise à ses cotés, qui me répondit en me montrant un tableau vert fixé sur la place. – Là, devant vous. Me dit- elle, en me l` indiquant de son index fin. Aujourd`hui, je ne garde d`elle en mémoire que ses nattes lui auréolant la tete, le cadre de ses lunettes, et un air pleurant qui fait penser à Eve après etre chassée du paradis. Quand j`arrivai à la haie de cimétière, je vis la petite maison annexée à la partie détruite de l`église. J`entendis l`écoulement de l`eau, qui bougeait avec douceur dans un petit trou paralèlle au mur, laissant en l`air une brume fine, argentée. Je passai au mur en briques qui entourait un grand terrain d`herbes fines qui poussaient autour d`un vieil arbre d`épine du christe, aux feuilles fraiches, parmi des lignées de fleurs dispersées ici et là, sous de grands vignes que faisaient remuer les oiseaux qui volaient puis sautillaient d`un lieu à autre.
Il y eut un homme bandant la tete d` un morceau de tissu blanc, portant un pantaloon sans couleur, il tenait à la main un long couteau tranchant, il se mit à égorger un coq en couleurs, puis il le jetta par terre sur les herbes alors qu`il se battait encore dans le sang. Je lui demandai si cela était bien la maison de Hanin Youssef, il me répondit que oui.Je vis une tache de sang rouge luisant sous le soleil ardent. Notre rencontre fut intime et chaleureuse car Hanin qui me reçut, souriait toujours. Sa petite moustache traçait sa bouche comme une ligne de vin rouge. Il me conduisit vers le salon en face d`une grande table, il y eut des rideaux imprimés de petites fleurs et de feuilles teintées de rose. J`entendais le bruit de douche qui se melait avec le crissement sur l`asphalte d`une voiture qui démarrait. Je demandai s`il y eut quelqu`un d`autre dans la maison ? -C`est Nounou qui prends un bain, me dit- il Ensuite, je mis à lui poser des questions sur le philosophe, sur ses bouquins parus en sa vie….. -Non, non, cet étourdi n`a écrit meme pas un seul livre pendand sa vie -Etourdi….! Dis- je -Tout philosophe est étourdi, dit Nounou Bahar , en marchant nue devant nous, après sa sortie du bain. -Je ne comprends pas. Dis- je en regardant Nounou Bahar qui, devant le divan, recouvert de coussins de soie, et de draps arrangés à la hate,se redressa debout , en boutonnant de la main sa chemise, puis elle tira le pantalon, le mit sur sa chair nue sans avoir passé son caleçon,en me jetant un regard.Elle négligea de boutonner le bouton d`en haut, laissant aux regards, sous l`étoffe douce de sa chemise, la rotondité de ses seins fermes. Et elle dit: -Evidemment, tout philosophe est étourdi, mais il y un étourdi qui écrit des bouquins pour faciliter la chose à ceux qui s`occupent d`écrire sa biographie, et il y a un autre qui n` écrit rien, ce qui demande de payer quelqu`un pour qu`il fasse des enquetes, dise des mensonges,et imagine des histoires pour faire de lui un vrai philosophe. Je fus surpris de la façon dont Nounou m`expliqua l`affaire.Ses propos sous entendaient que l`idée d`écrire la biographie du philosophe était une chose facile. Elle comprit que j`étais un peu intimidé, ainsi, elle me poussa dans l`autre sens d`une façon tendancieuse. Le visage de Nounou ruisselait d`eau.Ses cheveux noirs foncés brillaient sous les rayons d`une lampe au coin. Elle me dit en s`approchant de moi: -Tu sais…..le philosophe , c`est une fabrication, oui…crois- moi , une fabrication. Je sentis la chaleur de sa chair derrière la chemise entr-ouverte qui laissait voir la générosité de ses seins généreux . -Et qui le fabrique ?dis- je -Nous ! répliquèrent,au meme temps, les deux charlatans. -Toi, tu écriras la biographie de ce bon homme, et nous, nous couvrirons les dépenses de la recherché d` informations et de documents, puis on te paiera. Dit Hannin Nounou Bahar, de son coté, ajouta: -On te donne aujourd`hui des documents préliminaries, et quelques indications géographiques,ça fera ton point du depart. Ne crois pas ,je t`en prie, que la mission soit difficile. Il avait une vie extremement simple. -Tu le crois ? dis- je -Oui, il avait une vie simple, l`idiot !
En effet, je fus très content de la somme dont ils m`eurent promis, surtout que j`étais sans argent au point dont seul mon copain qui travaillait dans l`établissement, à la maison de manuscrits, savait la gravité, et peut- etre ces deux scandaleux le savaient également. Quand ils virent ma joie, et que j`étais d`accord pour le marché, ils se mirent à rassembler de différentes feuilles, de gros dossiers, et des documents qui étaient en désordre sur la bibliothèque en face. Hannin était visiblement actif dans sa façon de fouiller les livres en cuir rouge, d`écarter les grands encriers en verre qu`il mettait sur une table où se dispersaient les stylos d`encre colorié, les aiguilles, les petites plumes,et un petit flacon de liquide rouge. Voilà des documents qui t`aideront à avoir une idée sur son enfance, son adolescence, ses études et quelques informations sur les personnalités qui le contactaient. Puis Hannin sortit une serviette de son pantalon carré, se mit `à essuyer son bureau,s`assit sur une chaise de rottin ,et il me tendit un gros dossier en me regardant prudemment. -C`est le dossier des Khadouri qui étaient les partenaires des laoui, les marchands de voitures, puis il sortit un autre ensemble de feuilles carées en disant: -Ces feuilles sont importantes, elles concernent Shaoul. et Nounou Bahar de dire: -Ces renseigenements et ces documents ne sont pas suffisants, ils te diront seulement par où commencer, et les lieux où tu trouveras les informations et documents comlementaires. Nounou Bahar parlait en machant de chewing-gum, ses yeux émettaient un éclat appétissant. Je tournai mes regards vers les feuilles que j`avais entre les mains, commençai à les feuilleter. ce n`était pas des documents au propre sens du mot, mais des notes écrites dans un style banal et faux. Certaines de ces notes n`étaient que des lamentations élogeuses ,et paisisbles, écrites par ceux qui, le prenaient, en sa vie, pour un idiot, tentant avec mesquinerie de prouver ce qu`il avait de sagesse et de genie. Ces feuilles qui n`étaient pas de grande valeur ne me dérangèrent pas…..au contraire elles étaient importantes pour éclairer certains aspects de la biographie, mais leur gros problème étaient, et c`était ce dont on pouvait se render compte de première vue, qu`elles faisaient des amas difficiles à digérer, écrites d`une façon banale, chargées d`éloges ennuyeux, pitoyablement dépourvues de toute objectivité. Or ce que je cherchais c`était un document qui comprendrait des informations neutres, meme s`il était idiot, il pourrait m`etre de grand secours malgré sa lourdeur et sa banalité.
Les documents qu`ils me fournirent étaient écrits d`un style superficiel et partisan qui me faisait un obstacle tout au long de mon écriture de la biographie. J`avais à les ranimer d`un esprit railleur, à me moquer de leur naiveté et leur faiblesse. En feuilletant les pages, je tombais sur des histoires comme: Dès que le philosophe toucha , en presence de Hossneya, la branche que les fleurs de celle- ci bougeonnèrent, ou, dèsqu`il toucha de sa main le poule qu`elle pondit dans son giron un oeuf pesant un demi kilo. Ainsi je feuilletais des pages qui faisaient du cocher un colossal taciturne et mystérieux.Cela venait de la capacité de certaines personnes à la déformation, à l`imitation et à la contradiction sans avoir le sentiment de s` éloigner de la raison.Cependant c`étaient les noms propres qui m`importaient: les noms des domestiques, des maitres, des hommes de letters, des marchands, des fils, des grandes personnalités que je dus chercher ailleurs que dans ces feuilles affreusement et insidieusement écrites. Je demandai à Hannin si le philosophe avait des amis, et Nounou Bahar répondit de sa voix paresseuse: -On te présentera au marchand Sadeq Zadé, qui, lui seul, sache pas mal de choses sur sa vie privée, il y a aussi l`avocat Boutros Samhairy dont tu dois faire la connaissance, il possède, lui aussi, des documents officiels qui te seront utiles pour l`écriture. Nous prirent places sur de chaises endossées de coussins en satin vert, placées autour d`une cheminée de marbre. De l`obscurité émanait une faible lumière opaque. Quand Nounou Bahar ouvrit la fenetre, je sentis l`odeur d`épine du christe melée à celle de poussière, et des traces du parfum feminin et osé. - Quand tu commenceras le travail? Dit Hannin Youssef, avec une juvénilité ardente -Demain -Je t`écrirai des lettres, elles te faciliteront, peut- etre, la mission.J`ai également un conseil à te donner. -Lequel ? -Tu es moraliste…? Il souriat alors que Nounou caressait un collier sur sa poitrine. -Je suis quelqu`un d`honnete……Dis- je sur le champs. -C`est- ce que tu dois éviter! Les deux se mirent à émettre des rires sourds. Nounou Bahar se leva de mes cotés avec ses cheveux de gitane, levant le bras en laissant voir un pan de sa poitrine entre l`aisselle et le sein. On ne te paie pas parce que tu es honnete…….Non pas du tout.Dit Nounou Bahar, en riant doucement, et elle poursuivit. On est tous honnetes, mais notre honneteté ne nous paie pas. Je ne te comprends pas Hannin, tu veux que j`écrives des choses vraies ou fausses ? Il y a une autre chose, tu dois savoir que dans ce type de travail le vrai et le faux ne sont pas des choses contradictories, et que tu es payé non parce que tu écris du vrai…. -Moi, je vais écrire et sur sa grandeur et sur sa bassesse. -Ecris ce que tu veux, tu peux meme faire de cet ane quelqu`un de plus important que Jean Paul Sartre, Je m`en fous complètement mais il m`importe de discuter avec toi de certains details importants de sa vie. Quand tu t`approcheras de la fin tu comprendras. Dit Nounou. En fait je ne compris pas grande chose de ce qu`ils m`eurent dit, pourtant je me rendis compte que le travail avec ces deux charlatans n`était une chose facile. Ils avaient d`autres idées en tete dont je ne savais pas m`y prendre, mais après quelques moments de silence, je compris que je devais partir. Je demandai congé en souhaitant les revoir plus tard. Hannin s`approcha de moi, me prit la main comme s`il voulait temoigner de tendresse et de vrais sentiments tout en me conduisant dehors. Nouou était assise derrière lui, sur une chaise de rottin, posant les pieds nu sur un guéridon recouvert d`une nappe brodée de soie,dètendant les genoux, les ouvrant au désir. L`après- midi je quittai leur maison, je flanai dans les rues étroites aux trottoires mouillés,et aux colonnes de briques reches, de Parc al Saadoune. Les jeunes filles chrétiennes sortaient de l`église que les sons de ses cloches de cuivre durs résonnaient derrière les maisons dont les murs couverts de vignes ,étaient ombragées par les arbres d` épines du Christ. Elles étaient habillées à l`européenne, portant des vetements au tissu doux, des chaussures aux talents hauts, mettant sur la tete de légers voiles troués.
Je ne connaissais pas grande chose sur Hannin Youssef ni sur Nounou Bahar, pourtant j`eus le sentiment que ces deux charlatans visaient au-delà de la biographie, ou plutot ils cherchaient par la biographie à réaliser un but quelconque .Cela ne fut pas une chose difficile à deviner, mais elle fut , peut-etre facile à dépasser pour une raison ou une autre , et ma raison à moi fut l`argent, je fut complètement fauché, alors je ne me sentais pas hésité ou déraillé, mais je dus tout décider plus tard, ou meme le lendemain. Ce jour -ci que je décidai d`appeler “le jour du voyage de quete à la biographie du philosophe”. Cela fut evidemment immoral. Je ne fus jamais un obssedé de morale ni un enthousiasmé de scandals, pourtant je ne savais pas que l`honneur et la morale avaient cet effet néfaste sur certains gens . Je ne fus pas intéressé `a réaliser un chef d`oeuvre moralisant. D`ailleurs je ne me sentis pas obligé à plagier les deformations proposées par Hannin Youssef et Nounou Bahar, ou à suivre leurs moyens. Je ne fus pas du tout obssedé par les idées du bien, de la noblesse,de la chasteté ou de la rigueur. Je ne cultivai pas en moi une espèce de crainte ou d`admiration excessive envers cette biographie, je ne me laissai pas pris par le sentiment d`animosité que les deux charlatans essayèrent de me contacter à son égard. Je ne fus pas,comme toute autre personne d`ailleurs, dépourvu de sentiments violents ou de pouvoir créatif, mais je n`eus point l`intention d`entrer dans l`histoire dramatique du monde.Le sentiment d`amour ou de haine n`eut jamais pu compromettre ma moralité.
Ainsi le lendemain j`examinais les documents, les feuilles et les photos que m`eurent préparés Hannin et Nounou. Si j`ai à mentionner une chose importante, ce sera que: Je ne m`attendais pas à ce que la mission fut aussi facile. La façon cyniquement aggressive dont les deux charlatans se presentèrent à moi ne manqua pas de lègereté. Je dois dire que ces deux charlatans m`attirèrent par un charme irrésistible, par leur façon de ridiculiser les gens en les rendant superficiels, par leur jeu qui les rendaient capables de meler la vérité aux mensonges, la vérification à la falsification, sans avoir le sentiment d`etre contradictoires. Ils me débarassèrent de mes scrupules concernant mon manque de rigueur, et les restrictions d`objectivité. Je ne compris pas comment Nounou Bahar eut pu me séduire par son talent, son insolence, son libertinage et son immoralité. Peut- etre parcequ`elle me libéra d`une chose que j`eus tant méprisée qui consistait à attribuer la perfection et la supériorité du savoir à celui qui est devenu aujoud`hui de la terre dans son tombeau. S`il n`y avait pas eu ces attaques gratuites, et cette somme de mépris et d`indéfference, j`aurais pu écrire quelque chose qui s`approchait de ce qu` Adamnan eut écrit sur saint Colomba.
***
Mardi matin, nous sortirent, une personne appelée Jawad et moi, à la recherche de renseignements, et de documents sur la vie du philosophe. Jawad fut engagé par Hannin pour m`accompagner et suivre mes pas. Il avait un visage du filou aux traits durs, au teint halé, et une moustache tombante, tirant au jaune à force de fumer. Il se cachait sous ses vetements; des vetements neufs portés pour la première fois, et qui ne lui convenaient pas. J`avais le sentiment net que Hannin l`avait engage pour m`observer, et non pas pour m`accompagner. Cela ne me gena pas, j` en profitai autant que je put
Le soleil , ce jour- là, fut ardent au milieu de petites nuées blanches . Nous faisions les premiers pas vers la collecte d` informations verbales, de documents, et la prise des photos du quartier où le philosophe habitait au cours des années soixantes. Je demandai à Jawad, qui porta le caméra au cou, de choisir les coins qui montraient la beauté du quartier, son authenicité, surtout son souk, ses ruelles qui ne finissaient pas, son mosqué, son Khan, son étable, ….etc, puis je préparai un plan détaillé des lieux fréquentés par le philosophe, pour avoir la matiére brute nécessaire à l`encadrement du personage, et son arrière plan. L`itinéraire fut difficile, les ruelles obsures d`al-Saddriya s`énchevetraient puis se jetaient toutes ensemble dans une grande rue que le roi Gazie eut frayée aux années trentes. Notre marche fut continuellement enrayée par de petits aqueducs à moitié démolis, plantés au milieu de route, que cachaient des tourbillons d`eau où s`enfonçaient les roues des charettes traversant ces ruelles vers le Souk al-Dahané, le quartier Serag al Dine, ou vers Souk al-Shawrja . Parfois on fut obligé de se coller aux murs de maisons humides pour laisser passer`une de ces charettes tirées par des chevaux roux, étouffant leur hennissement, aux croupes puissantes, dont les narines, au contact de l`air froid, sortaient de la vapeur, et que les cochers fouettaient en criant …Balek….balek…balek
Je dus, d`abord, dessiner un petit plan pour les lieux, une esquisse du quartier soulignant les lieux favoris au philosophe.Je pris notes pour faire la description de sa maison élevée, située à l`entrée de la rue du toubib Simon Bahlawan,et quelques informations sur l`étable proche du mosquée Serage al Dine.Ce fut une étable ombragée par un treillage en bois dur, un tas de luzernes, de roues démontées.Il y eut encore le khan, qui tenait à l`étable, où un gendarme dormait sur un long divan devant le café, en attendant de prendre son relais nocturne. Au milieu, il y eut une grande poterie entourée d`un morceau de toile grossière où l`on laisser distiller l`eau . Je marquai ensuite la boutique de Shaoul , le juif ,au souk al Saddriya. Ce fut une petite boutique qui changea de forme à mainte reprises depuis l`emigration de Shaoul à Londres aux années soixante-dix. Je dus redessiner avec précision les lignes de communication qui reliaient la maison du philosophe avec les lieux qu`il fréquentait quand il devint célèbre, après son retour de Paris. Puis les lieux qui marquèrent sa vie. Ce furent des lieux relativement lointains du quartier al- Saddriya. Ainsi J`eus à définir la distance entre la maison d` al saddriya où il démenagea et la maison de son grand –père où il vit le jour, passa son enfance, son adolescence , et puis sa jeunesse. Cette dernière se trouvait dans la rue al Maaref, près de l`église des Arméniens orthodoxes. Il y eut aussi la maison de Nadia Khadoury, qui était une vieille maison située dans la rue des ambassades. Il me resta par la suite de faire la liaison entre ces localités et les personnages importants à la biographie du philosophe : Il y eut Ismael Hadoub qui habita le khan tenant au mosqué Serage al Dine à un moment donné des années cinquantes, Shaoul dont la boutique se situait au coeur du souk al Sadriyya,à son point de rencontre avec al Dhané, Hay Serage al Dine, la maison de Laoui, patron de la compagnie de voitures dans la rue al Rashide, Nadia Khadoury qui travaillait dans la librairie Meckenzy, rue al Rashide, Edmond al Quoshaly, qu`on appelait le trotskiste aux années soixantes et qui fit la connaissance du philosophe dans le café Waq Waq à Bab al Muadhem où il se réunissait avec Dizmonde Stewart. Et un petit groupe du monde comme le gendarme d`al-Saddriya, Jasseb le borgne, la danseuse Dalal Mossabeni, Régina la servante, Hosneya la laveuse, Saadoune le cocher, Attia le jardinier et d`autres….
La recherché; le marquage de signes importants,la relève de points de repère les plus importants de la vie du philosophe, dura plus de deux mois. Il me fut indispensable de fixer les lieux publics que le philosophe fréquentait comme le cabaret Greave Adeb qui appartenait à la danseuse Badiaa Massabenie qu`une relation liait au philosophe, comme ce fut d`ailleurs le cas avec tout un groupe de danseuses croyaient en sa philosophie. Il y eut aussi le café suisse à la rue al- Rashide où il se réunissait souvent avec certaines personnalités du milieu litéraire telles que Ismael Hadoub, Edmond al- Quoshaly et d`autres, le caféteria Orient- Expresse `a la rue al- Rashide où il voyait Nadia Khadoury quand il revenait de Paris, le cinéma Qadri al- Ardharmalie, les soirées du cinéma français, le repos du cinéma Roxy où ils retrouvait certaines familles proches à la sienne, le repos du cinéma Royal, la librairie Meckenzy où Nadia lui vendait les dernières parutions sur l`existentialisme, le club al-Alouyya où il rencontrait ses proches, ses amis d`enfances, et quelques figures politiques amies à son père.
***
L`écriture de la biographie m`intéressais à mesure que je m`approfondissais dans la recherche de points critiques de la vie du philosophe, les petites notes qui éclairaient le mystère de toute une période. Cependant je fus tout à fait conscient que le recueillement de ces notes puis leur récriture pour refaire la vie de quelqu`un qui est maintenant sous terre, n`était pas une chose facile. De temps en temps , je faisais l`objet de grande supercherie de la part des gens qui exagéraient les faits en les déformant ,par volonté de conférer au passé un destin sacré . Je rencontrais des gens qui étaient pris d`admiration pour tous les morts, ils me fournissaient des informations incrédibles, subissant une grande déformation, irréductibles à leur vraies origines. Ainsi je dus purifier ces informations, en veillant à ne pas en perdre l`essentiel. Quand je vis la servante Régina, devenue alors une femme abbattue, pauvre, l`air déguenillée,elle passa sous silence l`enfance du pilosophe et son adolescence, dépassant ses pechés et ses betises, ne voulant parler d`aucun scandal, redoublant sa croyance en la noblesse et l`honneur de sa famille, à quel point ses parents furent obssedés par le bien, le noble et l`intégrité. Donc je recueillais des documents fourrés de vertus, je ne tombais jamais sur une information qui ne fut pas partisane. Je devais verifier scrupuleusement leurs tours de paroles, leur sympathie illimtée avec celui qu` en sa vie, ils méprisaient à l`extreme, alorqu`ils furent eux, peut-etre qui lui causèrent, aux années soixantes, sa mort tragique.
Au cours de mes déplacements, je tombais sur quelques lettres et billets qui ne manquaient pas d` aspect caricatural, mais je trouve aujourd`hui que les hypocrites écrasèrent injustement ce persnnage tantot par la reduction, tantot par l`exaggeration. Je decouvrais, en examinant sa vie intérieure, ses états de faiblesse , d`abnegation, son devoument aux croyances et aux idées qui lui deformèrent l`esprit, finissaient par lui conférer des traits plus accentuée que les siens vrais. Finalement, les documents que me furent donnés par Hannin Youssef et Nounou Bahar n`étaient pas aussi decevant que la façon dont les gens me parlaient du philosophe, surtout les intellectuels qui lui étaient contemporains.On m`en parlaient arbitrairement pendant des heures sans que je pus en tirer grande chose. Un Vendredi,J`en rencontrai un, au souk al Saray. Il était accroupi,fouillant dans un amas de vieux livres jetés par terre, je m`y approchai pour lui demander s`il connaissait le philosophe. Il se releva en serrant ses livres sous le bras, il ressemblait au mandataire du Pasha, le sidaré penché sur la tete, la moustache soulignée comme un ruban, un costume boutonné lui serrant son gros ventre .Il se tenait dressé devant moi, quand les livres étaient jetés à ses pieds: une caricature de quelqu`un qui se plante au milieu d`une masse de gens qui le bousculent à gauche et à droite, ayant une voix qui s`entremele aux cris de bouquinistes, de vendeurs de livres, aux claxons de voitures qui roulent dans une rue agitée par l`embouteillage. _Le defunt, était un grand philosophe, il s`est marié avec la cousine de Sartre. C`est lui qui a appris à ses contemporains, aux années soixantes, l`absurde et la nausée. Suhail Idriss, le grand existentialiste de cette époque, l`admirait beaucoup. Cette philosophie était fort importante à notre époque. Malheureusement , c`est fini cette génération, c`est la seule génération qui ait lis les Chemins de Liberté, la Nausée, l`Etre et le Néant ……notre foi au néant était authentique et pas fausse, nous étions persecutés par les espions et les agents parce que nous avons compris l`essence de l`etre…..
Chaque fois je tombais sur une trouvaille, elle me fuyait. Je guettais toute occasion: je recueillis tous les documents avec tout ce qu`ils contenaient comme insultes et compliments, de tout part,que ce fut de la part de jardiniers maladroits, de citoyens bruts, d` arrivistes flatteurs, de joueurs frivoles, de domestiques gentils, ou de saints devoués, peu m`importait J`imaginais les arrières plans en fonction de noms et des significations que je puisais de la réalité, puis j`essayais de révoquer les sentiments, les émotions, les chagrins et les petites choses confuses concernant le philosophe. Je profitai des documents de Hannin, surtout de ceux comprenant de citations, des souvenirs, des portraits photographiques, des écrits au jour le jour du philosophe, de son père , ou d`autres personnalités. J`’ecartai les documents comprenant les commentaries qui n`étaient , en fait, que des suggestions glissées par Hannin Youssef et Nounou Bahar pour déformer les faits ou les estomper, et qui étaient marqueés par une pauvreté grossière, dont il m`était facile à reconnaitre car ils étaient écrits en écriture différente, et par un stylo différent. Quoi qu`ils ne contredirent pas les faits mentionnés dans les autres documents, je les écartai par ce qu`ils n`étaient qu`une interpretation actuelle des évenements survenus dans le passé. Finalement , je compris que les documents importants furent entre les mains de deux personnes: l`avocat Boutros Samhairy qui possedait des documents officiels contenant des indications importantes, des details précis sur sa vie, que je dus m`en procurer pour pouvoir dessiner la vie extérieure du philosophe; les autres étaient chez Sadeq Zadé, un marchand irakien qui travaillait dans le commerce d`antiquité et de tapis. Ils concernaient les grandes phases de la vie du philosophe, ses idées, ses relations secretes avec les danseuses, les putes, et les persnnalités de la vie publique. Avec ces documents –ci je pourrais construire sa vie et sa psychologie intérieures.
***
En compagnie de Jawad, j`allai , un après midi , au cabinet de l`avocat Boutros Samhairy, situé à un étage supérieur d`un immeuble à Ras al Qaria, dans la rue al Rashid. Jawad qui accrochait son appareil de photos par une ceinture au cou, et mettait un chapeau de paille- que l`on portait en été seulement- incliné sur la tete, avait l`air ridicule. Je ris aux éclats à le voir ainsi encombré par son costume, son chapeau, et son appareil de photos mais il y reagit par un sourire signifiant sa joie à se voir, pour la première fois de sa vie, quelqu`un d`important faisant une chose importante. Je lui souris: -Jawad, qu`est- ce que tu faisais avant de travailler avec moi ? Dis- je en marchant à ses cotés, sans le regarder en face ou me tourner vers lui. -Je travaillais avec mon oncle Hannin. Dit- il en poursuivant mes pas, se penchant un peu à mes cotés. -Et qu`est- ce tu faisais au juste avec ton oncle Hannin ? Dis- je, alors que nous passions par l`entrée du pont vers la rue al-Mustancer Bellah, nous regardions les boujouteries par les vitrines desquelles l`on entrevoyait les tetes de bijoutiers sabéens aux longues barbes, travaillant, de leurs outils qui tiraient de flammes du feu vif, les pierres de bagues en or, il y avait aussi les boutiques d` horlogiers, de parfumerie, de vetements europeens, de chaussures de cuir luisant. -Tout ce qu`il me demande….dit-il. A ce moment-là, nous dérivames un peu du coté d`une petite rue, vers un immeuble dont les briques rougeatres filtraient de l`eau qui coulait sur les barreaux de ses hautes fenetres, et devant sa porte d`entrée, il y avait un grenadier énorme, planté au milieu du trottoire recemment lavé, qui avait abimé de ses branches enchevetrées les fils téléphoniques.Aux années quarantes, on appelait cette rue “la rue al Adlia”, vu le grand nombre de cabinets d`avocats qui se trouvaient dans ses alentours. Au coin de la rue, il y avait un agent de police, de grande taille qui se tenait tout dressé, entourant le ventre avec une large ceinture de cuir, son pantalon kaki qui enserrait sa cheville, touchait à peine les bords de ses hautes bottes, il mettait son pistolet huilé sur le coté, tenant à la main un gros baton noueux de bois de noyer, fixant les regards en avant. A sa vue, et meme avant d`arriver près de lui, Jawad se mit à trembler de tout son corps, son cou épais s`enfonça dans ses épaules, restant bouche bée jusque laisser paraitre ses arrières dents cassées, les yeux devenus rouges, la respiration difficile. Je fus si surpris par son état que je réclamai d`une voix basse: -Jawad….Jawad …qu`est- ce qui te prend, tu as peur de l`agent? -Oui, oui….il se cacha derrière moi, comme s`il voulait prendre la fuite. -Pouquoi Jawad, tu as fait quelque chose? -Non, mais je suis déserteur. la moustache frissonant, les yeux grands ouverts d`effroi, il tendit la main à son chapeau pour le baisser Un peu sur le visage à ce moment nous dépassions l`agent de police qui nous était complètement indifférent, les regards toujours fixés en avant. Nous entrames directement dans le grand vestibule de l`immeuble où un domestique, un seau en cuivre à la main, essuyait les marches de marbre de l`escalier. On se renseigna auprès de lui du cabinet de l`avocat Boutros Samaihray, il nous indiqua de la main, qu`il se trouvait là au premier étage face à l`ouverture de l`escalier. -Monté en haut, on vit en face de nous la plaque où était marqué le nom de l`avocat, et la porte du cabinet grande ouverte. Dans le grand salon, on sentais une forte odeur du wisky, s`exhaler doucement de la porte ouverte. Il y avait un ancien gramophone avec sa boite posée sur une petite commode en bois sombre, dont les deux portes étaient ornées de vieilles décoration de style indien. A coté, se trouvait une collection de disques noirs soigneusement déposés les uns sur les autres, dont le dernier touchait le bout du cornet cuivré qui sortait du gramaphone par un long cou.
On était reçu par une femme d`une quarantaine, forte et passablement belle, au visage flétri. Elle était fatalement paisible et indécement douce, ses seins bougeaient lourdement au rythme de ses déplacements dans la pièce. Jawad en fut excité, ne voulant pas y détouner les regards, dessinant avec son visage brun et ridé un sourire qui laissait paraitre ses dents jaunes comme celles du cheval.
- On est venu rencontrer monsieur Boutros l`avocat… dis- je avec respect et en baissant la tete . -Vous avez rendez- vous ? dit-elle en déplaçant les regards entre Jawad et moi. -En fait, non…mais dites- lui qu`on est venu de la part de Hannin Youssef. -Ah…soyez les biens venus…! Nous dit- elle en souriant, après avoir eu le visage complètement changé. Visiblement, elle avait une bonne connaissance de Hannin Youssef, à moins que le nom de ce charlatan ne lui soit si familier qu`elle se sentit rassurée à me l`entendre prononcer. Elle nous invita à prendre place sur des canapés confortables se trouvant dans la salle d`attente, puis elle entra, pour quelques minutes, dans le bureau. A sa sortie, elle avait un joli sourire sur le visage, elle nous demanda d`entrer, et nous accompagna jusque la porte. Une fois on fut dedans qu` elle referma la porte et partit.
Les regards de Jawad la poursuivait, braqués sur son derrière potelé et arrondi qui se balançait au mouvement de ses pas. ` En entrant, on se retrouva en face d`un mur pavé de carreaux rouges et jaunes, en bas, le mur était recouvert de bois épais. Il y avait un grand balcon rond aux bords en marbre coloré, et une balustrade en Pierre, donnant sur la cour intérieure de l`immeuble. Boutros était assis derrière son bureau, mais vu sa petite taille, on ne voyait de lui que sa tete. Il se releva et fit un grand pas assuré vers nous. Boutros était mince, petit, et vetu d`un vieux costume de couleur fanée. -Ahllan….ahllan. Boutros parlait en grasseyant, liant les mots les uns aux autres. On s`assit devant lui. Il se mit à nous regarder avec ses yeux étranges, et son visage de pierre poli, un crayon posé derrière l`oreille `a la manière des menuisiers. - Je suis venu pour les documents. Il me coupa tout de suite, ne me laissant pas finir mes propos. -Oui, Hannin m`en a parlé….tous les documents sont là, les papiers aussi. Il se tourna vers la bibliothèque encombrée de dossiers, et se mit à feuilleter et à isoler certains papiers qu`il jeta sur le bureau soigneusement arrangé. Il ne s`agissait que de vieux documents officiels, de papiers, de chèques, de photos concernant le philosophe, les membres de sa famille, surtout les deux photos qui le présentaient avec son amie Nadia Khadourie, une dans la librarie Meckenzy et l`autre dans le café Orient Express.
-Il vous est arrivé de rencontrer le philosophe. Dis-je, alors que Jawad avait les regards pointés vers une petite pièce dont la porte entrouverte laissait s`exahler une odeur de whisky. -Oui, j`étais dans le passé le mandataire de son père defunt que Dieu le graciat...Ils étaient des aristocrates que la revolution a renversés, mais elle n` a rien pu changer à leurs conditions, en tout cas Abdou al Rahman s`ést révolté contre sa famille avant meme la révolution. -Vous saviez beaucoup de choses sur lui, dis-je, alors qu`il me regardait fixement dans les yeux. -Oui…..Oui..Je l`ai rencontré plusieurs fois, mais c`était, en fait, des rencontres furtives où on se disait pas grande chose…on ne s`entendait pas – il se tut un peu comme pour se remémorer- puis il dit: -J`étais un petit fonctionnaire, un employé comme on dit, sans aucun gout pour l`existentialisme, j`étais plutot pour la gauche, je voyais en Edmond al-Quoshaly, le troteskien de notre époque, quelqu`un de plus attirant que le philosophe d`al-Saddriyya, puis j`étais incapaple de comprendre la complexité de Sartre, pour cela je ne l`aimais pas.
- Vous trouviez que sa philosophie était compliquée? -Je ne pense pas qu`il y avait quelqu`un de notre génération qui comprenait ce qu`il lisait, ils sont tous menteurs, vous pouvez contacter Salmane et Abbasse qui le rencontraient dans le café brazilie. -Mais alors vous compreniez Trotesky? lui demandai- je, alorsque que Jawad voulait lui prendre photo, et je lui en interdis. -Le troteskisme n`est pas une philosophie comme l`était l`existentialisme, le troteskisme comprend un coté pratique. Puis il s`agita un peu comme s`il ne voulait plus en parler. -Tenez ces documents, examinez –les, et si jamais vous avez besoin d`autres choses, n`hésitez pas à m`appeler, dit- il en se relevant de son bureau, je me relevai moi aussi, puis Jawad me suivit à son tour, après avoir failli tomber sur le canapé, avec l`appareil à son cou, et le chapeau de paille à sa tete. -Où est- ce que je peux trouver Abbasse et Salmane? -Au Souk al Camp, vous demanderez aux gens là, ils sont connus par tout le monde, seulement vous demanderez Abbasse Phalsapha ( philosophie), on le connais sous ce nom. Puis il se tourna vers Jawad en lui disant: -Alors Jawad, tu voles encore les oiseaux sur les terrasses des gens? Jawad rougit en riant sournoisement. Je lui demandai: -Vous connaissez Jawad ? -Je le connais, Hannin me chargea de le defendre pour un nombre de process. Boutros éclata de rire en haussant la tete comme un demon. L`après midi de ce jour- là, on alla, Jawad et moi, à Adhamiyya, à la recherche de deux des anciens amis du philosophe qui étaient devenus commerçants au souk Camp Raghiba Khatoune.
***
J`étais avec Jawad qui, les yeux recroquevillés, pressait les pas en me suivant. Le temps, ce jour- là, était rempli d`une humidité rafraichissante, l`air frais m`heurtait au visage de ses vagues successives, le rayon de soleil était rechauffant, surtout qu`on se retrouvait sur le coté de la rue protégé du courant d`air et exposé au soleil. Nous marchions dans la rue al-Rashid, à ras al- Qaria. On y voyait les nombreuses epiceries qui exposaient les boites rondes de Toffi, les plats de sucreries, de bonbons caramelisés, les boutiques de couture, d`horlogerie, de bijouterie, les gens qui se bousculaient dans les petits restaurants de sandwich pas chers. Je pensais à ceux qui avaient accompagné le philosophe aux années soixantes, et qui étaient passés de la philosophie au commerce de fruits au souk al-Camp à Raghiba Khatoune. Je devais les voir; je pourrais, peut- etre, leur en tirer quelque chose d`utile, ne serait- ce que quelques prises de photos que je mettrais en guise de document dans le bouquin. Dans le chemin vers la place, je m`arretai pour prendre un taxi, Jawad tarda un peu, puis reparut avec une boite de cigarettes, et se mit à fumer derrière moi, mais il vint me rejoinder, une fois je me retournai vers lui. Dans le taxi, Jawad tournait dans tous les sens l`appareil à photo posé sur ses jambes. C`était l`après –midi quand nous descendimes près du pont, l`horloge du mosquée Imam al-Adhem sonnait trois heures, nous dérivames vers souk al-Camp qui étai agité de gens, et de vendeurs de tout genre. Au souk de fruits, un type coiffé d`un sidaré noir nous renseigna: -Là- bas au restaurant du souk, au bout de la rue.
Nous entrames le souk qui était humide, étouffant, le sol plein de boue, et l`eau sale filtrait de briques mal pavées. Le restaurant qui se trouvait à l`autre bout du souk, était petit, au plafond bas, de couleur blanche décrépite, avec une devanture aux vitres sales. Il était remplit de clients qui venaient de tous bords, il y avait les marchands de fruits et d`épices en leur dechdacha blanc, entourant de ceinture leur gros ventre; les jeunes habillés à l`européenne; les gendarmes en leur uniforme kakie, et leur gourdin posés sur les tables, alors que les femmes étaient en abaya noir. Avant d`y entrer, l`on voyait le grand mankala noir placée à coté de la porte du restaurant, d`où remontaient les vapeurs de charbon et de grillade. Les garçons du restaurant, en gilet blanc, portant sur la tete l`enseigne du restaurant, s`empressaient à répondre aux commandes, et l`on entendait les voix remontant de toux cotés: …Nafar Kabab…une salade sans vinaigre…apporte du Samoune…ici mon oeil… Les cuillières, les assiettes se posaient avec bruit sur les tables visqueuses, l`eau du robinet s`éclaboussait sur le carrelage humide du restaurant. Quand je me rensiegnai auprès d` un des garçons sur Abbasse Phalsapha, il me montra de son doigt deux personnes assises au fond du restaurant mais qui n`avaient aucunement les traits des philosophes, mais ils passaient parfaitement pour des marchands de fruits. Ils étaient dans les cinquantes, ils heurtaient de leur gros ventre le bord de la table où ils avaient déployé toute sorte de grillade, du pain chaud, les petits plats de Turchi, d`oignon grillé et d`herbes fraichement lavées. L`odeur de grillade remplissait l`air du restaurant. Nous primes place en face d`eux après qu`ils nous eurent longuement salués. La surprise était evidente sur leur visage, leur surprise d`etre enfin rappelés par quelqu`un. - Enfin…vous vous etes rappelés les grands hommes du pays, en fait on craignait mourir et emporter avec nous notre mémoire et celle du plus grand philosophe arabe, le philosophe d`al- Saddriya. Ils parlaient tout en mangeant, alors que je regardais leur gros visage, leur costume neuf, leur cravate étroites qui remontait aux années soixantes, leur col bien repassé; ils parlaient la bouche pleine de bouffe, leur tete chauve luisaient de sueur, les lunettes leur tombaient sur le nez, et quand l`un d`eux s`engorgeait il poussait de son index ce qu`il avait dans la bouche. Ils prirent à parler de lui l`un après l`autre, et moi j`en prenais notes, quant à Jawad, il se mit, sans tarder, à leur partager leur repas après qu`on lui eut invité par courtoisie, je lui fit signe d`arreter en lui donnant un coup sur le pied, mais il continua en m`ignorant complètement. Il enroulait le kababe avec le pain chaud après y ajouter le turchi et l`oignon grillé, et les feuilles de persil tombaient de sa bouche sur la table. Ils parlait de la meme façon que leur precedents, je cherchais dans leurs propos quelque chose qui pourrait me mettre sur la bonne voie, mais en vain. Ils embellissaient de leur imagination l`image du philosophe qu`elle devint comme l`arbre de fete, coloriée, pompeusement parée,et irrationelle. En fait, il n`y eut pas de mauvaise intention dans cette falsification qui restait pourtant une falsification, une falsification qui atténuerait peut-etre le sentiment de honte qu`ils ressentaient, une honte que la renégation et la dureté des autres eurent suscité, tout au long de cette période, en eux; ainsi ils donnaient des informations et des notes qui ne manquaient pas de valeur, mais qui furent présentées dans un cadre spectaculaire, où ils s`assignaient d`une façon directe ou parfois indirecte des roles et une mission trop importants par rapport à ce qu`ils étaient en réalité. En fait, ils se mettaient en colère contre des héros qui n`avaient jamais existé, ils parlaient des années soixantes comme on se lamentait sur le philosophe qui se fit chassé du paradis sans avoir de quoi cacher sa nudité. Pourtant, je notais tout, je n`avais d`autre choix que tout noter: les grandes intentions héroiques que je condamnais inconsciemment; les idées nulles et basses que j`apprécias, qui ne signifiaient rien d`autre que le philosophe était un homme, et non pas un héros légendaire, un homme faible, nul et lache comme nous tous, ce n`était pas un dieu. J`avais le sentiment d`etre en face de gens qui conféraient à leur vie la solidité d`un systeme, l`imaginant pleine et complete, la seul qui mériterait d`etre vecue, je dirais meme qu`ils étaient incapables de croire à l`existence de vies qui leur soient antérieures ou meme postérieures. Ainsi il leur était impossible de regarder les choses par une vision autre que la leur, une vision qu`ils eurent fabriquée eux- memes. Ils mangeaient sans arret, sans me laisser le temps pour intervenir; dès que le premier s`arretait que l`autre reprenait l`attaque; je me trouvais entre des gens qui voulaient m`imposer toute`information que ce soit banale ou intéressante, et toute note que ce soit grave ou ordinaire, ils demandaient que je souligne l`importance de certains points de ce qu`ils disaient, ainsi je notais ce qu` eux- memes me dictaient, et non pas ce que je voulais moi- meme écrire.
En fait , je cherchais le fil qui me conduirait au noeud, le document de grande valeur que j`espérais trouver en les mains de gens intelligents, ayant une vision de monde supérieure à celle de gens ordinaires, le document qui me fournirait la chose précieuse et non pas déformée, or ceux que je rencontrais ne se faisaient pas de philosophe une idée supérieure à celle des gens ordinaires,la meme idée fixe à laquelle je heurtais toujours, l`idée qui le présentait comme étant une masse cohérente de virtues en face d`une masse cohérente de vices représentées par ses ennemis; le jugement était toujours un jugement moral de premier lieu. Ils disaient de lui: “Il est le Sartre des arabes; il est délégué par Sartre pour sauver la nation de l`état de morcellement danslaquelle les cinquantinois l`a fait tomber; il a mené une vie pure et parfaite, exemple de maginifecence et de beauté, parce qu`il ne l`a pas commencé, comme l`ont fait les autres, par des eurreurs graves”. Du restaurant au plafond bas, je sortis avec Jawad, qui avait l`air rassassié, satisfait et plein. Il y avait un chien qui léchait de l`eau, des chats entachés de boue attendaient les restes du kabab qu`on leur jetaient, derrière moi, Jawad qui les photographiaient en train de manger, il etait heureux, fumait, soufflait du nez et de la bouche, la fumée de sa cigarette à l`air frais. Petit à petit les nuages se regroupaient dans le ciel, le soleil couchant de l`hiver inclinait derrière le minaret de l`Imam al- Adhem, de traces de couleur pourpre couvraient le bleu céléste et les nuages blancs. Nous marchames à pied jusqu arriver au cimetière royal où les arbres de couleur verte foncée, étaient mouillés, le sommet enveloppés par une lueur rouge du soleil. Il faisait de plus en plus froid, il nous devint difficile de continuer notre marche, nous avions les doigts gélés, les visages rouges, les members tremblants de froid. Chacun de nous pris un taxi, Jawad, d`abord pour aller chez Hannin Youssef, et moi, pour rentrer `a mon appartement. Le soir, je me trouvai devant un milier de papiers, de documents, de photographies, d`informations, de notes qui parlait du philosophe al-Saddriya. Tout parlait d`une seule personnalité,une personnalité originale, unique dans son genre, une personnalité qui résumait en elle- meme la tragédie de toute une société, l`unite tragique de toute une nation, or j`avais- moi qui connais l`influence destructive de toute personnalité qui s`éleve au rang des dieux- à diminuer cette grande élévation de sentiments , pour combler le vide dans leur esprit, et réparer leur deception.
Personne ne se rendit compte de la multiplicité fantastique que comprenait cette personnalité, de cette contradiction à energie tangible, de cette difference humaine de quoi une personnalité acquérait une qualité et non pas un défaut. Je repérais ses faibles à mesure que j`habillais sa nudité, que je retouchais des traits de son visage .Je cherchais, sous ces aspects multiples, l`evolution de sa personnalité, la succession de ses états, ses sentiments melés à ceux de son entourage. J`essayais de découvrir, sous cette grande complexité sociale, le tempo de son enfance, de sa jeunesse, de ses relations aux autres. Je ne pouvais pas tolérer à cette grande valeur d`exister que si j`y trouverais ses aspects nuls et abjectes, qui n` étaient, en realité, que des aspects inhérents à la condition humaine. Je ne pouvais pas trouver de limites à sa forme, ni de volume `a son corps que si j`imposerais une coherence artificielle à son existence , dans le systeme qui l`eut générée. En fait, j`essayais de découvrir le systeme d`où il tirait appui et force mais qui, au meme temps, lui causait fatigue et épuisement. Ce meme systeme où la negation de soi, le désir de faire bonheur aux autres, et la volonté croissante de reformer leur vie, lui valut le qualificatif “ bete”. Mais puisque j`étais incapable, pour diverses raisons, d`entrer cette matière dans un seul moule, je n`avais pas d`autre choix que de croire en lui et en sa philosophie, et de me lancer à la recherché de tout : les fleurs Qu`il préférait, la confiture dont il se nourrissait , le bassin où il prenait son bain, le parfum de son savon laissé sur le bois à la surface glissante, Je devais décrire son amour pour les jardins, ses impressions, et puis d`examiner mes sentiments à moi à leur égard, chercher la chaine d`incidents rares qui avait provoqué ses impressions, et secouer en lui le frisson de philosophe, de trouver ses beaux souvenirs, ses histoires d`amour, de toutes les émotions liées aux choses perdues dans une mer de confusion. Pourtant je ne trouvai personne, à cette époque , qui gardait de lui de vrais mémoires, des mémoires qui ne soient pas , par magie, tombés dans l`oubli, pour je les mette dans leur cadre social, leur champs intellectuel , leur place appropriée dans la biographie. C`’etaient des heures d`embarras et de regrets ; Nadia Khadouri eut disparut, je ne lui trouvai aucune trace, aucune trace, non plus, d`Isamel Hadoub à propos de qui les histoires se contredisirent, sa femme française fut rentrée à Paris, son père fut mort, ses fils , je n`arrivai pas à les rencontrer, malgré les vagues promesses faites par Hannin de m`en offrir la possibilité ,toutefois ce fut Sadeq que je pus rencontrer après un rendez- vous arrangé par Hannin Youssef pour moi.
|