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Mes funérailles ont lieu dans la nouvelle chambre où j'ai pris mes quartiers. Un long cri est lancé :" Ecris le poème! " J'écris ce que charrie mon sang, je barre, je rature, jusqu'à ce que l'idée têtue acquière enfin la souplesse voulue. Ma nouvelle chambre est vaste, plus vaste en tout cas que ne sera mon tombeau. Si la fatigue me saisit en plein éveil,le sommeil n'en prend que plus de saveur. Il jaillit jusque des orbites creuses de la pierre, jusque de la cheminée solitaire en son angle rencognée . Le cri des obsèques arides, usées, rapiécées jaillit de la haute bouche et tombe joyeusement le long des murs, caressant avec allégresse le miroir, les bouteilles. Pourquoi tous ces recoins demeurent- ils dans l'ombre, comme la terre pour l'homme impatient de briser cette chaîne à force de vin et d'or et de beautés femelles, à force de mensonges en son coeur, sur sa langue, dans son désir de ramener tout excès à l'immobilité d'une eau dormante? Et la face du miroir, qu'a-t-elle à offrir sinon son désert, en l'absence d'une beauté aux lèvres de corail éclairées par deux yeux où danse l'attendrissement des soirs? Beauté aux seins pour moi dénudés! Comme ce miroir, la terre un matin se montrera sans vie. Et dans les nuits livrées à l'obscurité totale, à l'heure même du repos, seuls les vents lanceront leurs abois! Dieu alors, craignant l'ombre des défunts, tirera la mott à lui et s'y endormira, comme on s'enveloppe dans la couverture épaisse au long des nuits d'hiver. Le poète est ainsi à l'heure où jaillit le poème. Il ne le voit pas battre son rythme d'éternité. Il détruira ce qu'il aura bâti, il éparpillera les pierres de son édifice, puis les enfouira sous la cendre du silence et du repos. Lorsque lui viendra une idée nouvelle, il la tirera vers lui comme un voile où se perdront ses yeux. Si le passé doit faire retour sur nous, qu'il soit détruit : car les choses ne croissent et ne lèvent que sur leurs cendres consumées jetées à tous les vents de l'horizon... Ainsi naît le poème !
DANS LA NUIT
La chambre a sa porte close, le silence est profond, les rideaux tirés de ma fenêtre tombent jusqu'au sol. Il se peut que la rue prête l'oreille pour m'écouter, pour me guetter derrière la fenêtre. Et mes habits, tels ceux d'un épouvantail planté en plein champ sont noirs. La porte close leur a donné une âme. Elle a enfoui en eux des lambeaux de sentiments; elle va les réveiller de cette mort qui les tient, et les voilà prêts à me chuchoter à l'oreille, dans le silence profond: " Il ne reste plus un seul ami, pour venir te visiter dans la nuit terne, et la chambre a sa porte close." J'ai revêtu mes habits comme en un rêve et je me suis faufilé dans la nuit : viendra certainement à ma rencontre ma mère dans cette terre des morts, là-bas,par ses enfants abandonnée. Et elle me dira: " Où cours-tu ainsi en cette nuit aveugle sans même un ami? Tu as faim? Veux-tu goûter avec moi les caroubes du champ des morts? L'eau, tu l'aspireras à brèves gorgées du sein de la terre. Ne vois-tu pas dans quel état sont tes habits? Prends donc ce bout de drap arraché à mon linceul! C'est une étoffe que le temps même ne saurait user. C'est `Azrîl, l'Ange de la Mort, qui l'a tissée, et viendrait-elle à se fatiguer qu'il la raccommoderait! Allons, viens-t'en chez moi dormir: j'ai préparé une place dans ce lit profond pour toi, qui m'es plus cher encore que le désir, ce désir que les morts conservent du soleil et de l'onde paresseuse... ce désir qui attend l'heure où le chant du coq viendra sonner à tous les horizons au Jour de la Résurrection! " Alors je m'en irai par les chemins du rêve alors je marcherai vers l'ultime rencontre et celle qui viendra sera encore ma mère!
(Traduit par René R:Khawam )
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BADR CHAKIR AL-SAYYAB ( 1926 - 1964)
Représentant de l'avant- garde dans son pays (l'Iraq), il n`ignore pas que la transformation de la société n`est qu`un mirage si les hommes qui la composent ne font pas d'abord l'effort de s'interroger sur les mensonges du réel: la poésie est la' pour ça, crible par excellence des formes du monde sensible. Il la pratique avec une saine rudesse, décapant les mots de la rouille accumulée au long des siècles. Ses principaux recueils : Ounchoûdat al-matar (La Chanson de la pluie); Awrâq zâbilat (Feuilles fanées); Al-M-a`bad. al-ghariq (Le Temple englouti). |
La Poesie arabe Anthologie traduite et presntee par Rene R. Khawam Phebus liretto Mars 2000<
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