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Mémoires du roi Ajib ibn al-Khassib

Salah Abdel Sabbour
(Egypte)

Mémoires du roi Ajib ibn al-Khassib

1

Salah Abdel SabbourJe n'ai pas conquis le trône par le tranchant de l'épée
Je l'ai hérité de mon vingt-septième ancêtre (si toutefois
l'adultère ne s'en est pas mêlé
Mais je ressemble au portrait de Cet ancêtre exécuté par son peintre
son peintre qui fut l'amant de la reine)

2

Le palais de mon père est dans la forêt du draqon
Il regorge d'hypocrites, de guerners et de précepteurs
Parmi eux il y a les précepteurs du fidèle Georgias
sodomite chrétien

3

«L'eau du fleuve est-elle tout le fleuve?
E tait-il dans le vrai, Socrate, lorsqu'il a bu le poison
sans faiblir?
Le mort entend-il les prières de ses proches
quand on le met dans la tombe?
La femme est un pièg tendu, n'oublie pas mon conseil
quand tu l'approches

Ne lui fais pas confiance, mêrne quand ses seins et ses cuisses te servent dg couche».

4

Malgré ses consignes, les femmes
concubines de mon père
- lorsque ce dernier devenait fou au cours de la nuit - venaient me rejoindre, me faisaient l'amour
jouaient avec moi

Elles me révélaient les secrets que mon père leur confiait

lorsque son sang bouillonnait, puis se calmait dans la mêrne soif

et qu'il retirait ses habits
Ou lorsque les devins lui prescrivaient des remèdes
et qu'il remerciait son dieu
car son désir avait été couronné
par une pollution bienfaisante
Un soir, la médecine se révéla impuissante
Malqré l'art extraordinaire des devins
mon père est mort
et les larmes coulaient, coulaient sur ses joues
Dans sa main
il tenait
le bout d'une étoffe de soie

5

Le roi conquérant est mort g
Le roi pieux est mort g
s'ègosillèrent les crieurs de notre ville
Les poètes se mirent en rang devant la porte
et les vers tombèrent par mille
pleurant le roi pur jusque dans la mort
et glonfiant les qualités de son successeur
le roi juste
Il y eut une teUe variété de tons g
Voix désemparée:
«Hommages ayant effacé les récentes condoléances»
Voix réjouie
« ? peine l'affligé s'est-il renfrogné qu'il a soung»
Voix allègre:
« Tu es un croissant éclatant aux couleurs des fleurs»
Voix affiigée:
«Ton père, telle la lune, resplendissait dans les cieux»
Voix furieuse:
«Tu es comme le lion des forêts partageant ses soucis»
Voix entrecoupée de larmes
«Le roi défunt était encore un lion»
Voix remplie de joie
«Tu es le nuag dispensant le bien en tout temps»
Voix débordant de tristesse
«Ton père était la lune répandant la prospérité »

Voix ô l'aise jusqu'au moment oû elle en arriva à la rime en «ment» «Longue vie à toi, fils d'une lignée valeureuse
vertueuse, donnant généreusernent
Béni celui qui a grandi... etcg»
(Comme elle est pénible, cette rime
Ce poète ne se taira pas
avant d'avoir épuisé tous les «ment»)

6

Si j'étalais tous mes doutes
vous diriez que je suis fou
«Le roi est fou »
Mais je cherche la certitude
? l'audience du matin, je suis couronne et sceptre
froncement de sourcils et sourire avare
ou plutôt sourire relayé par deux gnmaces
chaque chose en son temps
Mais dans mon alcôve je suis un homme
J'ai si peur quand la nuit montre sa tête
j'ai Si peur du désarroi de mes idées vagabondes
Je te cherche dans tous les replis, ô mon aimée voilée
ô poignée perdue de pureté
Te caches-tu dans le corps ?
Je le tords pour qu'il se dresse
et quand il arrose
il se met à l'écart et ne répond plus
Une heure aprés, la soif le reprend
comme Si tout ce dont il s'était abreuvé
n'était que mirage et écume
Te caches-tu aux confins de la coupe
du haschisch et de l'opium?
Comme dit le poète paria

« S'il n'y avait pas le haschisch et l'habitude de l'o... (il veut dire l'opium)
je serais submergé par le malheur et l'ennui »
J'ai mêlangé tant de coupes avec d'autres coupes
j'ai mis du vert avec du noir avec du feu
j'ai respiré le mélange de condiments
et j'ai plongé dans la mer
lorsque j `ai vu de mes propres yeux
un oiseau avec une tête de sing
Et quand il a voulu prononcer un mot
c'est un broiement qu'il a émis
JI avait une queue d'âne
J'ai n ô me faire mal aux côtes
puis je me suis assoupi
Je me suis vu en réve, conduisant un char
tiré par quatre pouliches
qui me faisaient parcourir des vallées et des déserts Brusquement, elles se transformèrent en chats

qui marchaient à reculons et me regardaient de travers Leurs yeux devinrent étoiles

Comment s'appelle-t-elle, cette étoile... L'étoile Polaire 
l'ours polaire blanc
Mes chats se transformèrent en ours

L'ours polaire avançait sur moi pour me dévorer

ou me soulever pour me suspendre à sa mâchoire
J'imagine que j'ai été suspendu
à la mâchoire de l'ours blanc
je pendais des canines de l'ours blanc
Esclaves du palais g Gardes Soldats
Officiersg Chefsg
Tendez un filet autour du globe terrestre
pour que votre roi pendu y tombe
Le roi pendu tomba à côté de son lit.
(Abdellatif Laâbi)

Le poème arabe moderne Anthologie établie et présentée par Abdul Kader El Janabi Préface de Bernard Noêl Maisonneuve & Larose -1999

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PETITE CHANSON


Pour toi, mon amie, voici donc
une petite chanson:
c'est le conte d'un frêle oison.
Au creux de son nid il veillait
sur le fin duvet
de son unique oisillon...
C'était son seul amour et son seul compagnon.
Une gorgée d'eau claire leur faisait un festin
une simple becquée!
Et deux grains de blé rassasiaient leur appétit,
picorés dessus l'aire
où l'on répand la récolte.
Dans l'obscurité de la nuit, le frêle oiseau
nouait ses ailes en capuchon,
second nid de tendresse
où venait se blottir le duvet
de son unique amour.
Mais voilà qu'un certain soir s'abattit,
fondant du haut du ciel,
le plus hardi des rapaces,
monstre assoiffé de sang, impatient de broyer
la chair des faibles et leurs membres fragiles...
Ce fut d'abord un tolinloiement de plumes,
puis une brève convulsion...
Amie, reçois mes excuses. Si mon beau conte
a triste fin,
c'est que je suis moi-même aussi triste que lui.

LES GENS DANS MON VILLAGE

Les gens dans mon village
font couler le sang et leurs griffes ont l'ardeur
de celles du faucon.
Leur chant est animé du même tremblement
qui met en mouvement la crinière
des arbres en hiver.
Leur rire est haletant, comme celui des flammes
qui lèchent le bois sec
offert a' leur morsure.
Leurs pas martèlent la terre comme s'ils rêvaient
d'y incruster leur trace.
Ils tuent, ils volent, ils boivent,
ils rotent.
Cependant ce sont des hommes
et ils se trouvent amis sincères de la bonté
pour peu qu'ils aient quatre sous
de quoi emplir leurs deux poings.
Dès lors croient-ils d'un coeur ferme en les décrets du destin.
A l'entrée de notre village
s' assoit mon oncle « l' E lu »,
car du Prophète E lu il se dit l'ami.
Chaque jour il passe là une pleine heure de temps
entre crépuscule et nuit noire.
Autour de lui se rassemblent
les hommes silencieux,
l'oeil fixé à terre.
Il leur raconte alors une histoire où résonnent
les leçons de la vie;
une histoire qui soulève dans les âmes
l'effroi douloureux
de l'anéantissement.
Les honunes, en l'écoutant, grognent
et baissent la tête;
d'autres écarquillent les yeux,
immobiles,
contemplant devant eux l'abîme ouvert
de la peur profonde,
vide sans mouvement ni fin.
L'homme assume tant de fatigues.
qui me dira dans quel but?
Oui, ô Dieu qui nous dira
le but de cette vie?
Le soleil est le miroir
où Tu te contemples,
le croissant de lune est la raie
qui partage Ton front,
ces montagnes ancrées forment le trône
où Tu sièges,
Toi dont la décision à l'instant
est suivie d'effets,
O Dieu!...
Un Tel a bâti, s'est élevé, a construit
des citadelles.
Quarante chambres ont été remplies d'or
étincelant.
Et par un soir que rien, semblait-il,
ne distinguait des autres,
est venu le trouver `Azr î l,
l'Ange de la Mort,
tenant entre deux doigts de sa main
un petit cahier,
où le premier noin inscrit sur la liste
était justement le sien.
`Azr î l a rendu son bâton, soumis à la double
  injonctiou
secrète du « Sois »
et de son corollaire « A été ».
Et dans l'Enfer s'est vue soudain précipitée
l'âme d'Un Tel,
( ô Dieu... que tu es sévère
pourquoi cette promptitude
a' répandre l'affliction
ô Dieu'.)
Hier, j'ai visité notre village mon oncle
« l' E lu » était mort
on lui avait donné pour oreiller
la terre.
Il n'avait jamais logé ses nuits en de fières citadelles;
son cabanon était fait de briques
Cuites ail soleil.
Derrière le vieux brancard où reposait son corps
avançaient ceux qui, conune lui,
n'avaient pour tout bien qu'une ample tunique
de vieux lin.
Aucun d'eux n'invoquait le nom de Dieu ni celui de Azr î l,
et nul ne méditait la formule «A été»
Cette année-là était une année de disette.
Sur le bord de la tombe alors s'est avancé
mon compagnon Khalil,
petit-fils de «l' E lu» que l'on portait en terre,
et c'est un poing dressé qu'il a brandi au ciel,
un poing tordu de rage,
tandis qu'un lourd regard convulsé de mépris
ondulait dans ses yeux.
Cette année-là était, je crois vous l'avoir dit,
une année de disette.


La poésie Arabe des origines à nos jours
Anthologie établie, traduite et présentée par RENE R. KHAWAM
Phébus librwtto
1995

SALAH ABDEL SABBOUR

1931 (Zaguzig, Egypte) - 1981 (Le Caire)

Après des études à l'université du Caire, Salah Abdel Sabbour se consacre à la littérature. Poète et homme de théâtre, critique et directeur littéraire, il publie, dans son journal aI-Ahram, des textes critiques qui touchent différents aspects de la culture arabe. Reconnu pour son théâtre (La tragédie d'EI HaUag, 1965), son rôle de rénovateur de l' écriture poétique égyptienne lui donne au Moyen- Orient une aura particulière. Sur ce terrain, il s'impose dès son premier recueil Les Gens de mon pays (1957) et devient l'initiateur de l'innovation métrique dans la poésie arabe moderne en puisant à toutes les sources culturelles de l'héritage arabe et occidental. Il en témoigne dans son livre Ma Vie poétique " On nous accuse d'avoir profondément subi l'influence des poètes européens modernes, d'être tristes parce qu'ils sont tristes... Suppose-t-on que nous sommes des êtres irresponsables, insensibles, indifférents à tout ce qui nous entoure ? On nous accuse de parler de problèmes qui ne nous touchent point pour imiter lonesco, Beckett, Eliot, Sartre ou Camus. Veut-on nous confiner dans le domaine de la poésie courtoise des siècles passés de la littérature arabe ? Veut-on nous condamner à chanter uniquement la bien-aimée alors que le monde est déchiré par les guerres et les conflits mondiaux, alors que notre siècle voit la remise en question de toutes les valeurs spirituelles et humaines?". Ses oeuvres complètes en trois volumes ont été publiées en 1988, à Beyrouth.

 
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