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Si j'étais né palestinien  on m'identifierait à une Cause et les critiques s'évertueraient à percer le sens profond de mes poèmes Ils y chercheraient le moindre repli de la blessure et jusqu'à l'éloge des oranges Souad symboliserait le Pays et Aïcha la Terre Une simple étreinte deviendrait fusion avec l'herbe de la Cause et l'attente le jour durant au Café de la Gare signifierait la résistance face au Siège
Si les forces de l'ordre avait décelé dans mes opinions (celles que je n'ai pu exprimer ouvertement) ce qui aurait pu menacer l'ordre je jouirais maintenant du statut d'ancien prisonnier on me trouverait profond même si je ne parlais que de météo et de marques de bière digne de soutien au moindre soupir à la moindre plainte J'aurais peut-être obtenu le droit d'asile dans une capitale blonde Paris par exemple Là où mes yeux ma chevelure noire me griseraient où je cacherais mon français infirme derrière un silence astucieux Je séduirais une Française vierge et la dépucellerais sans verser de dot J'entrerais par effraction dans la famille de Rimbaud
Mais je suis venu à toi,ô monde imprévu comme un coup d'Etat sec comme une notice nécrologique Je suis venu à toi,ainsi sans Cause appropriée et presque sans crier gare Je suis venu à toi tout à fait ordinaire lors d'une année ordinaire et sans façon j'ai écrit des poèmes aux couleurs mêmes de la vie Seulement voilà personne n'a encore découvert que j'étais un poète différent
(in Mannequins)
La fille qui est apparue dépouillée de son unique robe, Après que celle-ci fût criblée par les flèches du temps.
La fille qui oubliait le restant de ses jours dans une chambre, Dont elle risque de ne plus se rappeler l'adresse
La fille qui vit tomber sur la voie publique Une feuille de l'arbre de sa féminité, Et la vit violée par un mégot obsédé
La fille qui surprit son slip, Nu, dans la chambre d'un homme étranger Et le brûla (Le slip j'entend)
La fille qui s'aperçut, Après vingt-sept lits, Qu'elle était mâle
La fille qui dort à neuf heures vingt, Ou une heure après mi-rève, Ou qui ne dort pas, C'est selon
La fille qui choisit avec minutie L'amant assorti à la couleur de sa jupe
La fille qui revêt Pour chaque "Bonsoir" Le sourire adapté
La fille qui, jetée par son triste sort Au signe de la Vierge, coucha avec le Lion Se vengeant d'un trop-plein d'érotisme
La fille qui,dépouillée de rimes, Se mit au comptoir de la langue. Je ne parle pas de Soulayma Rahaal, Quoi qu'on en pense
La fille qui signe les quiètes odes Et les baisers distraits, Celle dont Sâad Sarhane épousa une autre
La fille dont la poitrine, les seins et le ventre Furent dévorés, Celle dont les entrailles engloutirent un homme Dans un roman de Tahar Wattar
La fille dont le père s'appelle Si Lmoukhtar Al Hamri
La fille belle, S'il n'y avait les trous de son nez
La fille qui résidait n°13 Riad El Arousse Marrakech Avant de résider en elle-même
La fille qui sait les instincts et les coeurs
La fille à qui il n'arrivera Que ce que Dieu lui a destiné
Laquelle de ces filles Servirait de brouillon Au Mannequin de ce poème?
Dès notre première étreinte J'ai réalisé Que ton amour désertique Ne me lèguera que des insolations
Maintenant que j'ai découvert Ton amertume Ton corps aride La savane de tes aisselles -comme si les lames à raser étaient rares- Et la sécheresse de ta poitrine Je te présente mes excuses Comme il sied à un gentleman: Sorry Je ne m'implanterai pas en toi, Je ne suis pas palmier.
J'aime ses secrets
Comme elle a besoin de chaussures à talon aiguille! De rouge foncé Qui mène les lèvres à l'orage incandescent.
Comme elle a besoin de la rose , De la flamme qui polit les viscères.
C'est qu'elle met sa féminité dans une amulette Qu'elle cache entre ses seins! Sans odeur aucune Elle sort pour ses pas, Réglés tel le pendule d'une horloge anglo-saxonne.
Ainsi est-elle:
Sans parfum, elle sort, Recroquevillée comme une canne blanche Penchée tel un vieux bananier décrépit.
Et puis elle n'a jamais compris Que j'aime ses secrets Que je ne la veux pas pour moi.
Elle n'a pas encore compris que son matin Ne ressemble en rien à celui d'Aïcha Que son destin est voué A des choses obscures Qu'un oiseau sur un arbre Ne pourra jamais deviner.
Je rêve d'une femme modérément belle Qui m'aime et que j'aime, Dont je porterais les souffles verts comme amulette à ma poitrine
Je rêve d'une femme qui lit les journaux Qui comprend que le partage a un sens autre que le lit Et qui me comblerait avec deux beaux enfants.
Je rêve d'un trois-pièces, même au septième étage, Une chambre à coucher et cacher la bibliothèque, Une pièce pour de chaudes soirées devant une télé glaciale Une troisième pour les invités aux bavardages multiples. Je rêve d'un trois-pièces Et ne pense point à la bagnole.
Des grappes acides Pendaient A ses veines Les trains de minuit Arpentaient le givre de son silence En toussant Comme si tous les passagers Fumaient du tabac sec et insipide Et pensaient à des rendez-vous obscurs.
Tout était dans l'état habituel... Lampes blafardes Nuage extrême Vent griffu Le même calme glacial Le temps emmitouflé dans son lourd manteau Et le sommeil recroquevillé tel un chat Près du foyer.
Tout était dans l'état habituel.. La toux des persiennes Les couteaux du cafard enfouis Dans les poches de la veillée La radio débauchée Et le ciel au même pyjama raide ........... Seule la pluie ailée ricanait Avec la grossièreté d'un ivrogne.
Que tu es cruel,O Samedi succédant à mon trépas! Même les deux anges au tombeau Seront moins brutaux que toi. Ils emballeront mes nombreux péchés Dans des boîtes transparentes Et je ne pense pas qu'ils brûleront Mes rêves non exaucés Même les pires de mes ennemis
Diront qu'ils prenaient mes folies Pour témoignage d'amour, Ils me pardonneront tant . Mais toi impitoyable Samedi Tu ouvriras les portes de tes bars Sur mille vents capricieux Et tout le monde atteindra Le buisson de l'ardente ivresse Avec des mines avinées Des esclaffements Comme si j'étais encore ... Ou comme si je ne fus jamais.
Et si je n'avais pas enfermé les lapins du caprice Dans ma chambre , ce soir-là? Et si j'étais sorti comme tout le monde Flâner dans la ville ce samedi soir-là? Peut- être aurais-je rencontré Un poète téméraire Dans une taverne Nous aurions picolé Et peut-être l'ivresse Nous aurait-elle arrosés de ses largesses . Peut-être une coquette Aux fossettes ardentes A la poitrine insolente M'aurait-elle séduit. Je l'aurais aimée, Peut-être nous serions-nous mariés Pour qu'elle devienne la mère de mes enfants! Hélas! J'ai retenu mon caprice Dans le silence de ma chambre Et j'en suis désolé!
Dans le bar Elle parlait énormément Comme si ses rêves étaient encore verts. Elle avalait les cigarettes Telle un moribond. Avec les doigts de sa fumée Elle dessinait les âges, les intentions Et le sifflement des trains du samedi. Elle riait à pleine gorge Et le miel de ses éclats Dégoulinait entre ses seins (cependant ses yeux souriaient à peine). Dans l'étreinte Elle gémissait profondément, Exactement comme une adolescente dans le premier lit. Elle avait l'habitude de dormir sans secrets.
Musique est ton sourire C'est pourquoi je suis absolument fou De tes lèvres.
Tes yeux, quiétude du jardin à midi, Je leur serai toujours gré
De pouvoir enfin m'endormir Avec un sourire d'enfant.
Tes seins,vent fougueux J'en suis le dompteur: Que de fois dans mes rêves ont-ils Galopé tel deux poulains , Et moi fouettant l'air Par mon halètement .
Tes sentiers me comblent Mais je ne parviens toujours pas à comprendre Comment tu n'as jamais raté sept heure? Essaies de louper le rendez-vous Ne serait-ce qu'une fois Pour que je puisse penser au suicide!
Pourquoi ne partagerais-tu pas Ma maison verte Au "quartier des champs" : La lune est un kiosque à tabac, Les étoiles,le bout incandescent des cigarettes Que grillent nonchalamment les anges, L'olivier orphelin, Un garde-rendez-vous, Et le puits oriental, Mon réfrigérateur secret Où je garde la viande au frais , Ainsi que les sens . Rends-moi visite là-bas au moins Et ne fais pas attention , En traversant les pâturages discrets, Aux moutons . Ce ne sont que des nuages blancs .
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YASSIN ADNAN
Né en 1970 au Maroc. Après une licence en littérature anglaise à l’université Cadi Ayyad de Marrakech et un Diplôme en sciences de l’éducation à l’université Mohammed 5 de Rabat, il intègre l’enseignement comme professeur d’anglais. Prix Maghrébin de poésie " Moufdi Zakaria " de 1991 en Algérie. Il a participé en 1992 à la publication de la revue littéraire arabe " Aswat Moassira " (voix modernes), et en 1994 à la publication et à la distribution du bulletin poétique " Al-Ghara Ashiria " (l’incursion poétique). Il a reçu en 1998 le prix de la poésie de l’Union des Ecrivains du Maroc. Son premier recueil poétique " Mannequins " a été publié en 2000 par l’Union des Ecrivains du Maroc. Il a participé a plusieurs festivals et rencontres poétiques au Maroc, en Algérie, Kurdistan d’Irak, France, Belgique et Hollande. |
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Là-bas, tout près du lac de la cécité Lieu de nos rencontres passées A poussé Une fleur noire
Soyons vrais L’amour que nous contions A l’auberge du Jardin Est étranger à ce que nous faisons, aujourd’hui, de nos corps Épuisés Lorsque les petits sont endormis
Soit ! C’est le cadavre de la clarté Celui que nous avons tranché en comètes Minuscules Puis commencé à enterrer çà et là Dans les replis de l’air
Et maintenant Ne dis pas que les chacals Après long sommeil En ton sang Se sont éveillés Car l’essoufflement ne t’a point guidée vers L’insaisissable
...Et puis, ne me souviens plus
Seulement, dis-moi
Caches-tu toujours ton corps dans la resserre à vêtements Et toujours t’en vas-tu sous la pluie de la ruelle Nue De toute branche ?
Et toujours regravis l’air Vers La terrasse de la somnolence Où les chats, les cartes et les arbres du doute Couchent Sous le manteau d’Ibn Sîrîn ?
Et toujours, frémis-tu comme bruine désemparée Gardes-tu un silence de sieste ? Comme un soir assoupi Bâilles-tu encore ? Laisse les cloches choir De ton cliquetis Que j’entende en mon tréfonds L’appel que tu prétends m’adresser Reconnais les ailes L’herbe de ton esseulement Et les secrets des astrologues !
Soyons clairs, un instant seulement Car je sais ce que tu dissimules
J’ai vu ses lèvres progresser sur tes branches Son souffle Poursuivre des papillons Dans le jardin de ta poitrine J’ai senti son cuivre ductile Entre tes fibres Je l’ai vu en ton sommeil Comme l’or voit son brillant Et j’ai eu scrupule à t’approcher
Même si, à jamais, l’argent l’emporte sur le cuivre J’ai eu scrupule A t’approcher
Quitte ta couche vers dix heures du matin Et oublie que la nuit fut Un amant
Laisse la couche là-bas Et redresse la tête comme il sied A un palmier assoiffé...
Laisse la baie déborder sur ta chemise de nuit Coupable Laisse ses doigts ramper entre tes fibres Laisse-les Remuer l’ouate de tes songes Mais Garde-toi de trembler. La rivière s’est tarie Et nul Ne viendra du côté de la source
Pose l’ultime collier de ta vie sur la table Et pense A l’aveugle galop du bonheur Sur les pentes
Toi tu n’as pas tellement changé. Moi, peut-être suis-je encore Porté vers toi Mais ce cadavre entre nous Se délite seul A l’écart Dans cette vastitude, lointaine et déserte, là-bas, tout près Du lac de la cécité.
Marrakech, août 2000.
Marins à l’humeur terrienne Depuis de lointaines années ici venus Les voilà enterrant leurs destins forclos Dans les vagues Et se souviennent toujours Que leurs parents étaient paysans
Ils ne se préoccupent guère de Dieu, mais Craignent la mort Et connaissent par cœur les courtes sourates
Toi, tu connais bien leurs usages On t’a enseigné leurs secrets et le vent De leurs bords Leur amitié grisée Par trop de vin Et leur chapeaux de paille tressée
Tu étais parmi eux Quand la nuit ils se mettaient en cercle Autour de leur flamme froide Et ralentie
Toi tu connais leurs élégies Qui ne ressemblent pas aux chants Des bergers Et leurs récits sur les grands poissons Bien qu’ils n’en pêchent que des petits
Et quand il fait un temps de chien Ils courent comme des écureuils vers La chaleur d’un tronc A l’entrée du port Jacassent des heures durant Comme si la parole était le poumon de l’Univers Et leur assemblée son souffle de vie
Les pêcheurs... Ne sont pas toujours raisonnables Et quand ils se jetèrent l’un après l’autre dans la mer Sous le ciel de Dieu vide D’étoiles Personne ne s’en aperçut Nul ne voit leurs malheurs Ni leurs petits bonheurs
Les pêcheurs Sont les yeux de la mer ouverts Sur les amarres de l’univers Les gardiens éternels du temple de la veille (Quand dorment-ils?)
Et quand ils reviennent chez eux A l’aube Trouvent leurs femmes endormies Se fichent en leurs entrailles Sans ordre Et puisque les épouses en ont pris l’habitude Elles couchent sans pantalon
Dans le port Ils oublient qu’ils ont des femmes et des enfants Parlent seulement des grands poissons Et oublient que seuls les petits Les attendent Mais ils bavardent sans répit Et sirotent le vin en pleine mer
Tu les vois agités comme des vagues S’échanger des salutations Et de grossières insultes tout en fumant
Leurs énormes poumons respirent les nuages La fumée des navires fuyant la brume Des hauteurs Et l’amitié des marins Coréens
Et même lorsqu’ils rentrent chez eux A la fin de la nuit Ils s’en reviennent vite
Avec la fébrilité des voleurs Se retirent de leurs femmes Deux tours de clef derrière eux Ils retournent dans les bras de leur bleue Immensité
Ce sont les pêcheurs Ils fabulent sans aucun doute Lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes Comme de féroces ogres terrestres Attaquant la mer chaque jour Pour éduquer ses profondeurs
Et certes ils fabulent Car lorsque, la nuit, ils quittent le port Et seuls retournent chez eux Chacun paraît effrayé et confus Comme un jeune arbre Ayant, nu, poussé dans le désert
Mais ils sont braves tous ensemble Et beaux comme des enfants en leurs folies Sous leurs chapeaux de paille
Safi, septembre 1997.
Avant tout : Précède tôt le matin les oiseaux au jardin N’arrache pas les fleurs Observe seulement le parterre de camomille Où une canette de bière Vide A chuté, reste de l’orgie d’hier
Avant tout : Étends-toi sur un nuage En surveillant tes mains qui s’évaporent Tiens la fenêtre à l’oeil Ouvre-la au moment voulu Sur la lumière de l’extérieur Glacé Et ne dénonce pas aux câbles électriques La corde à linge
Avant tout : Marche d’un pas ferme Vers le dernier album d’Elton John Sans oublier qu’à six heures du matin Il ne fait pas toujours froid Et que les arbres Oublient rarement leurs chapeaux sur le marché aux fruits
Avant tout : Sois enfin convaincu de la nécessité de pleurer Nu A la deuxième moitié de nuit Pour une harmonie entre le lit et le cendrier Et que revienne La pendule de l’éveil à son ancienne lamentation
Avant tout : Hisse tes mots du haut de leur légèreté Vers le brasier du silence Pour sentir ton imagination plus brûlante Dans ton crâne Et saisir exactement Le sens du suicide d’Hemingway
Avant tout : Apprends à te noyer dans une goutte D’eau Pour que les noyés sachent ta loyauté à la mer Et que la devineresse souffle A ta bien-aimée du signe du poisson De quoi la rendre plus féroce Dans les embrassements
Avant tout : Tords l’électricité De tes vêtements Allume l’obscurité de ton jean Pour passer à la scène maîtresse Vide De ce qui peut entacher la candeur de ton corps
Avant tout : Ne crois pas les devins : L’âme émane du corps. Alors Approche son âme Avec tes mains. Tes lèvres. Ta poitrine. L’herbe de tes cuisses Avec tes membres extrêmes Jusqu’à te sentir aussi léger que le sourire du néant L’âme est légèreté du corps Ainsi a parlé Amour à l’ombre du moineau Sur La branche
Avant tout : Enterre ton désespoir dans les coupes La lune dans la voie lactée du tourment Ton manteau humide dans le feu de tes côtes Ton ultime mouchoir entre les fils de l’affliction Puis fixe l’épouvante-qiyyâma Avec les yeux d’un poisson tout juste délivré Par les vagues Du joug de l’air
Avant tout : Que ton café soit vraiment serré Ce matin Et que ton téléphone ne tousse de froid Nulles échelles dans ta tête Que graviraient Les souvenirs vers leur ciel meurtri Et puis pourquoi les autres Ont-ils suspendu leurs corps Aux branches du Temps Et puis se sont mis à crier ?
Marrakech, 1998.
A Tarafa B. Al Abd en son 27eme anniversaire
“Jusqu’à ce que la tribu se mette entière contre moi et m’isole comme un chameau galeux”
Pourquoi es-tu, monde, aussi songeur Pendant que le feu S’embrase dans le col de ton manteau D’herbe et de rivières ? Pourquoi parais-tu aussi navré Qu’un homme par le hasard jeté Au milieu d’un enterrement ? Alors que tes cierges Dans l’écurie des destins Guident les troupeaux de vent Dans une protestation d’obscurité contre le matin ?
Comme te voilà perclus, impuissant Et vain !
Toi seul sais que je ne suis qu’une erreur Dans le Livre de l’Univers Un carnier de péchés Sur un épouvantail en marche Les années de ma vie ne furent Que graffitis de gamin Sur la porte des toilettes de l’école Et mon ciel Couvert de la poussière des déconvenues Une erreur suis-je, ô monde Erreur Je vins à 7 heures du matin En ce noble dimanche D’août 1970
Vous, années pressées Passées Comme des trains fous qui ne bifurquent jamais Laissant mes premiers manteaux Ronfler dans le tiroir de ma vie Vous souvenez-vous de cette année saphique 1995 ? Qui a ouvert mes volets Sur de tristes demeures et des vestiges de femmes Sur des vents débauchés et des hasards étranges L’ignoble, elle m’a démembré Et voici mes rendez-vous souffrant les déceptions Dans un album mort Tous desséchés
Plusieurs batailles me viennent en mémoire Cadavres, ambulances Étagères vides de métier Violons sourds Enfants qui arrachent leurs racines A coups de pioches résolues Samedi, lundi, mardi Un kiosque vend des cigarettes à des morts Deux bras crucifiés sur un nuage nomade Et des lits d’hospice noirs J’ai perdu mes doigts dans les entrailles D’une guitare Ils n’ont pas repoussé Et maintenant j’ai renoncé à jouer Je me contenterai de cris D’exercices de souffles dans la matrice du repos Je vais crier à ton visage, rose De granit Et vous mes années qui dans le secret A un précipice, me menez Je vous lancerai davantage de sang Et d’abîmes
A jamais suis épuisé Porteur des bûches du regret Les ténèbres me guident vers leur lumière Dans l’espoir d’une douce cécité J’ai besoin de charbon, de lambeaux, de restes De sabres Pour enterrer ces deux crevasses Béantes dans mon visage Ah ! Si j’étais venu au monde clôturé Le monde n’aurait pu pénétrer mon intérieur
Je suis las du monde Las de vivre au détail Las de serrer la main des autres Las de dire bonjour, las du froid Et des bavardages creux Las de marcher derrière ce cercueil Lourd Qu’on nomme “vie” pour se consoler Las de huit heures du matin De la rose Du confort électrique Et ne suis plus capable d’aimer
Où es-tu séisme ami Où es-tu Que j’assoie mon droit à ce désespoir Et que nous enterrions ensemble Ce fer noir Dans les profondeurs vivantes du foie de la terre ? Où es-tu séisme Que je t’offre mon aide Où es-tu, projectile de la miséricorde Que je te plante en mes entrailles Et m’endorme ?
Divers cadavres grandissent dans mon esprit Alors je bois sans cesse Dors les yeux ouverts Sur l’épaisse respiration Je fiche l’immense dague de la surdité Dans la chair des cloches Et je déteste les amis
Monde, je n’ai pas ton indifférence Je suis seulement affligé
Dès que mon pied bat Le rocher Que ma démarche approche le matin de l’onde Pourquoi le sable coule t-il de mes os et de ma chair ? Et le feu ? Puis en ma gorge se dessèchent des sons verts ?
Des nuages gris et épais m’emplissent Tout entier (Tous ces nuages Et rien ne pleut Encore en moi ?)
La table dressée pour la soirée est déserte Ni eau Ni verdure Ni l’immense cadavre bleu La vermine agile et vaine Erre entre mes côtes Pendant que mes yeux sont étendus sur le Désœuvrement du Temps Oh ! Jeune désert Qui naît entre mes yeux
Je suis assoiffé et banni Tordu de faim Loin du café des amis à Marrakech Tout près de ce vers de Tarafa Amer destin, ne m’as-tu trouvé d’autre demeure ?
Et toi, spleen au visage tout froissé De rides Pourquoi engraisses-tu tes pourceaux châtrés Dans le pré de ma vigueur Je ne suis ni cimetière abandonné Ni champ de pavot Mais une soif violente et farouche Sur mon poumon grossissent des Sentiments de sable Et des sens Anémiés En mes mains s’unissent des mares D’angoisse alanguie Et pousse une herbe noire
Ah ! Mes mains sont obscures Et nulle clarté Pour éclairer les corridors de mes paumes
Je suis égaré Au milieu de ce sablier Arrêté Vous aiguilles des montres Laissez-moi atteindre le port rocheux Laissez-moi à mon destin obscur A mes mystères Et ne mordez pas la couche de mon essoufflement Car je pourrais exploser A tout moment, comme grenade, loin De l’amour des vivants pour la musique
Voici le désert, seigneur en son fief Et mes côtes Peuplées de grenailles et de fusils Et de fleurs du zénith
C’est le désert Et nul mirage pour exciter mon souffle Mais je revêtirai un moulin à sable Brodé de volcans Ainsi je partirai en toutes directions Et contrairement aux oracles De tes devins Demain, je t’envahirai, monde Je suis désert Soif immense Je suis Prends garde à moi Et ne te joue pas de mes cloches
L’ultime éclat de rire est revenu Avec profonde blessure et cautères De son triste voyage En ma gorge Comme un râle devenu Sec Comme une plante que l’eau n’approche plus Il est revenu pour me rappeler (L’ai-je oublié ?) Que cette ville est de roc Et de fer Et que la vie ne souffre plus la verdure Et les ailes Et les badineries du vent
Malheur... Âme ancienne, où es-tu, toi qui Riais comme une enfant Dans mes premiers poèmes ? Où êtes-vous Mélodies bleues ?
Ah! miel corrompu Des métaphores Délite-toi loin de mon verre Je désire un poème amer Comme café d’ivrogne Pour qu’il inscrive dans l’obscurité de ses yeux Cette migraine atroce Qui anéantit mon désir de vie Et vous autres Préparez-vous à disparaître Car la descendance est suspendue dans les profondeurs Un cancer dans leur mémoire Se propage Entre leurs cuisses un abcès se rompt
Laissez-le se rompre directement dans l’air Loin de l’interlude Laissez-le dans le dehors misérable Laissez-le Là où la fin est crucifiée sur L’écran d’aujourd’hui Où le pistolet est querellé par les balles Et où gisent la tempête et le désert Où la porte de la quiétude est grande Ouverte Avec candeur Et où les chamelles de la vie ruminent Les mêmes illusions Et l’une après l’autre Dans le tréfonds de l’âme S’éteignent
Ouarzazate 1997.
En l’an 2000 De multiples choses adviendront en ce monde Nous a dit la maîtresse Au blanc voile brodé Au pieux regard Elle nous a dit Par un vieux soir humide : La voix des devins deviendra blanche Le Christ apparaîtra Avec une barbe de lumière Nu pieds Il marchera parmi les hommes dans les marchés La montagne couchée A l’entrée de la ville S’ouvrira Sur une chamelle ailée Les petites filles naîtront couvertes d’écailles d’or Tout comme les sirènes Nos yeux grimperont progressivement Pour s’établir au-dessus du crâne Alors nous verrons les pas de Dieu, diaphanes Et éclatants Comme s’ils étaient d’air
En l’an 2000 La maîtresse nous a dit Alors que tambourinait la pluie contre les fenêtres Que se glissait le froid dans nos jeunes os Dieu paraîtra si proche Dans un somptueux cortège funèbre Nous accompagnerons ce monde féroce A sa dernière demeure Je n’ai pas attendu longtemps Mais si J’ai beaucoup attendu
Et me voici après tous ces souffles d’autan Je vois le sable Happer son feu au pied de la montagne Et les tempêtes panser Leurs secrets A l’extérieur des murs de l’Histoire
Je ne suis pas venu ici par hasard J’ai traversé Des mers, des océans Éprouvé les soirs d’ennui Et les matins de plénitude J’ai éprouvé l’amour nu Et les promenades improvisées J’ai éprouvé la veille Sous la tente de la lune gardienne des lacs J’ai éprouvé le sommeil Dans les gares J’ai conclu des affaires secrètes avec le bonheur Dans les rues dérobées De la vie J’ai détourné les étoiles De mon premier ciel A l’insu des gardiens des saisons
Je ne suis pas venu ici par hasard J’ai traversé Des mers et des déserts J’ai vu des cadavres pendus A des câbles dans des villes en ruines Je suis passé devant des Kurdes Yazidites Qui exposent l’image de Satan Sur le mur de leur temple au nord de l’Irak Et se mettent à réciter sa geste sacrée A des petits-fils nus
Je suis passé devant des Algériennes emplies de vie Qui cachent leur rires et leurs cigarettes dans leurs seins Avant de sortir Les visages fermés comme il sied au couvre-feu
Je suis passé devant les femmes des pêcheurs De la Mer du Nord Les poissons sur leurs étals Ne ressemblaient pas à des poissons
Ma vie, traînée comme une chamelle Décharnée Dans les versants de l’âme Continue à s’essouffler derrière moi en faisant fi Du vent de la Fin Et nous voici encore tels que nous avons toujours été Aucune aile n’a poussé Ni l’ombre N’a déserté nos pas
J’ai traversé les plaines de mes années, le souffle court Vers l’an 2000 Et maintenant Après tous ces sillons Que les jours ont creusé en moi Rien n’est advenu. Rien n’est advenu.
Marrakech 2001.
En traversant la rue des morts je songeais encore : La Résurrection n’est qu’histoire dans un livre Quand l’Heure advint soudainement Et les hautes montagnes s’ouvrirent sur de petits Rats noirs Et des vents cinglants
Et vinrent lors Rois et devins Sages de Livres Anciens Adonis prétendit être al Mutanabbî Le moineau interrogea Abd al Mounim Ramadan A propos de Nariman Et Qasim Haddad Indiqua aux cerfs sa tombe Les gens véridiques proférèrent des mensonges Madame Idwara, nue, déféqua Devant les créatures Israfîl et les anges gardiens L’électricien et le vendeur de bonnets brodés aux couleurs du bonheur Les vendeurs de cigarettes au détail L’ambulance La petite fille avec sa jupe blanche Et vinrent Les deux amants, une rose pour monture Le percepteur, le clown et le bouffon à l’amer gémissement Hilmi Salem qui parut fort romantique Ibn Sîrîn nu de ses songes Ossama Ben Laden, les combattants de Peshawar Et le Mollah Omar Émir de Kandahar Les porte-avions, les obus Katchioucha Et les espionnes blondes du Mossad Et vinrent La chamelle, et ils lui tranchèrent le jarret Al Kusa’i n’avait aucun remords Muawiyya Ibn Abî Sufyan Était terriblement confus Maram El Misri, Belèn Juarèz et Suzanne Ilwan Et tous ensemble nous allâmes souffler sur le feu Pour qu’il soit fraîcheur Mordre de vieilles flammes Élastiques
Nul ne se tourna vers le caroubier Sous lequel Ibn Hazm attrapait un poète marocain contemporain par son col
Nos cous nous avaient trahi Et nos yeux devinrent obscurs nuages Sur nos visages Nous avions perdu la vue Ne distinguions plus l’aspect du monde Et les sages parmi nous déclarèrent que les arbres Étaient devenus gris Les fenêtres aux murs Avaient fondu tout comme les yeux Au milieu des cils Nous n’étions plus capables de bonheur ni d’épuisement A rester debout Car nos pieds progressivement rétrécirent Les orteils fondirent en premier puis les pieds S’effacèrent tout à fait Et disparut alors de l’arabe Le mot pour dire “pas”
Nos cœurs à leur tour devinrent de minuscules Creux argentés Puis le mot “Amour” se noya dans le Dictionnaire-océan Nous nous regardions sans rien sentir Sans nous rappeler nos noms ni la couleur de nos yeux Je crus qu’Al Maarî qui soufflait, à mes côtés, sur le feu Pour qu’il devienne fraîcheur Était l’auteur de “Anabase” Et que Abd Rahman b. Muljam était l’assassin De Saddat
Je n’étais ni réjoui ni aigri Seulement stupéfait Car dans l’air se confondirent plusieurs odeurs Les uns disaient : c’est l’odeur du ciel qui nous Abritait Les autres : C’est l’odeur des enfants Grandi subitement Un fœtus, dans le ventre de sa mère, ajouta : Ce sont nos destins qui grillent Alors je chuchotai à la maisonnette en roseau Quand les pompiers arriveront-ils ?
Les sages qui observaient le destin du monde Dans les livres anciens Semblaient occupés à regarder le film “Basic Instinct” Sur un appareil vidéo Sharon Stone leur interdit même De continuer à souffler Avec leurs compagnons Sur le feu allumé en nos âmes Comme s’ils avaient découvert en eux-mêmes Un autre feu Alors le premier est devenu paix sans souffle
Les musiciens soufflaient dans les flûtes aussi Depuis le flanc de la colline où ils se tenaient Certains parmi eux saignaient pendant qu’ils jouaient Sur des cordes assassinées, gisant dans leurs propres notes Et les autres surveillaient l’électricité pendant qu’elle poignardait Sa propre et ultime lumière Avec les bougies carnivores de l’effroi-qiyyâma L’obscurité recouvrit les cœurs des nouveau-nés Et des noyés Des oiseaux géants volèrent à hauteur De dix pieds de la terre. Et fut L’obscurité
Et vinrent Les prieurs sur le Prophète qui ne lit ni n’écrit Les docteurs au chômage Les voilés sur leurs chameaux Et les sorcières sur un balai électrique Les officiers dans les blindés Les officiers d’infanterie à pied Les rendez-vous ponctuels L’horloge, la pendule de l’éveil Le son des clochettes rejoignit son point de jaillissement Les gens de la grotte suivis de leur chien Les agents de sûreté précédés de leurs espions Du fin fond de la ville, des journalistes indépendants Même de leur conscience Et ils écrivirent...
Les poètes déclarèrent ne pas avoir entendu le Son du Cor Des témoins dirent avoir vu une lumière déversée Laver le ciel Puis comme un liseron établir ses branches dans les âmes Un berger aveugle dit qu’un vent violent était passé Nul n’entendit son souffle Mais une femme éloignée poussa un râle Ce fut bruit confus et tumulte Ceux qui se tenaient debout se fatiguèrent du reste de leurs pieds Ceux qui dormaient, de leurs flancs Et les morts, de l’idée de la résurrection Le soleil était feu aux flammes véritables Ce fut ainsi que les membres fondirent Sur le récif de l’effroi-qiyyâma Alors nombre de gens découvrirent que fondre N’était pas simple Métaphore Ni propre à la seule bougie Alors ils se remirent à souffler
Ils n’aperçurent pas la gigantesque rose des Flammes pendant qu’elle s’écoulait Lave Sur les têtes Ni ne virent le vent essoufflé et perplexe derrière les desseins De la montagne Ils étaient complètement épuisés Et n’entendirent rien de ce que disait le caroubier A son ombre Toutes les boutiques alentour étaient fermées A l’exception du petit café Dans une ruelle Le garçon du café traversait la cour à bout de souffle En portant le plateau de thé Aux anges gardiens Sur l’autre rive du lieu de retour Pendant que ses membres et ses premiers rêves coulaient Sur une vieille terre.
Des rois de petite taille prononcèrent de bien grands discours Avec dévouement et abnégation Il ne paraissaient pas affectés par Les bouleversements de ce monde Ils étaient seulement soucieux du respect Des règles de grammaire Et d’une parfaite élocution Il était évident qu’ils lisaient des textes vocalisés Avec des signes de couleur distincte Pendant que les rois récitaient et que leurs sujets soufflaient Une alouette brune vola Au-dessus des têtes des créatures Les plus vieux qui songeaient à la huppe Balbutièrent un discours confus que le vent ne put saisir Une femme se dit en elle-même : à chaque épreuve son oiseau Les devins répliquèrent : voilà l’Ultime épreuve Et ils implorèrent le pardon de Dieu
Et comme avant la mort Les amants eurent un point de vue différent Deux amants s’isolèrent sous l’ombre d’un olivier éloigné Et puis ont fusionné Après que leurs corps soient devenus liquide Sous la rose du feu qui frappait le monde Les deux amants s’entremêlèrent Après s’être enlacés Peut-être ne furent-ils pas convaincu de l’utilité de souffler Alors ils s’enlacèrent plutôt Les papillons tournoyèrent autour De la masse ductile Que la fusion de leurs corps laissa Une foule de gens l’encerclèrent Alors les rois se mirent en colère et déchirèrent leurs discours Le feu redoubla de férocité et ne fut pas fraîcheur
La femme qui poussa un râle raconta que les deux amants Étaient souriants Et que de leurs embrassements, il vint une effusion de violette Qui se faufila comme un ruisseau entre les pieds des hommes Et à l’endroit du puits abandonné Se dressa plante avec fleur si transparente Qu’on aurait dit une tresse d’eau
Alors la femme qui poussait un râle dit à sa fille : Bois à la source même de la fleur Et la fille : Je ne boirai pas d’une source appendue Au ciel La mère dit à l’air : Apaise le feu et laisse ton eau couler Sur la terre de la certitude Et l’air : Je suis le cordonnier de l’amour. Le gardien de la fleur des amants Et on ne me prendra pas aux filets de glaise La fille : Je vais escalader l’air et puis boire à la source. Et elle but.
Mais les vieux sous le sycomore Peuplé d’âmes assoiffées Ne crurent pas en l’eau ni à l’air ou au bassin des amants Et continuèrent à souffler Sur le feu qui dévorait leurs rêves Et lorsqu’une fille, jeune papillon, voulut Pleurer Pour refroidir son feu Les larmes ne lui furent d’aucun secours Alors elle creusa à l’endroit des yeux Mais c’était comme creuser le vent Elle creusa un peu plus haut Quelques conseils jaillirent de son crâne Des râles de noyés Une nuit assassinée
Des femmes vidèrent leurs poitrines Épargnant juste les poumons Dans l’espoir de contenter l’air Déposèrent leurs entrailles dans un coffre de verre stérile Suspendirent leur âme Près de l’édifice des devins Mais les âmes poussèrent feuilles Sur la corde à linge Puis les feuilles s’allongèrent à l’extrême Et semblèrent De verts chevaux ailés
L’une des femmes, artiste avant la mort, se demanda Où elle avait vu pareil tableau ? Où ? Alors une vieille qui connaissait les livres Et avait saisi le sens des parchemins sacrés dit : Ce n’est pas un tableau. C’est la Volonté divine qui S’est refermée sur nos destins Maintenant tu peux donner ton corps Au feu La vie est devenue simple histoire Qu’on raconte.
Une foule de dompteurs de destins marchaient Vers la taverne du lieu de Retour-qiyyâma Lorsqu’un vent violent les arrêta Au pied de la montagne Il était évident que l’éclair aveugle avait violé le vent Sa blessure saignait nuages et tempête Couleur argent Mais la quiétude trompeuse de cette louve du midi Effraya quelque peu les dompteurs Alors ils laissèrent le vent au vent Et continuèrent leur ascension vers l’Ultime vin Leur langue coulait ductile sur leur poitrine De désir effréné
Et lorsqu’ils passèrent en face du sage lac Le cyprès les interpella : Vous, courant vers votre trépas Happez ces langues sur votre poitrine Et retournez à la trêve du mitan Avant que la Toute-puissance ne vous transforme en colline de péchés
Mais les dompteurs étaient rapides en leur ascension Résolue Vers les turpitudes
Le chemin n’était pas leur souci Ni la porte de la taverne devenue vent Ni les coupes Ni la pâleur qui envahit le visage du Mystère
Ils étaient occupés à marcher Sans se soucier de ce qu’ils foulaient Et le feu forma rivières sous leurs pas Et leur ciel Se mua en une pelote de flammes jaunes Qui voila le Mystère Mais rien ne préoccupait leur esprit Le cliquetis des pas Était leur viatique sur le chemin des turpitudes argentées Ils n’entendirent en leur ascension ni l’insufflation Ni la noyade des voies lactées dans leur centre Ils n’entendirent pas le nouveau-né crier dans ses langes : Mère je me dessèche. Je veux des larmes pour pleurer Je veux du lait pour que Les astres de Dieu ne me quittent pas Mais la mère terra le visage de l’enfant en sa poitrine Il s’enfonça à l’intérieur Jusqu’à ce que rien ne subsiste de lui Si, Ses pieds pendaient entre les seins de la mère Qui dit : Sois heureux mon fils Les membres qui incitent aux péchés t’ont quitté Bonheur à ton âme, ô fraîcheur de mes yeux L’âme retourna au lotus blanc Blanche Et sur son chemin pour la lumière haut dressée Une comète angoissée l’arrêta : Âme de l’enfant Reprends ton souffle au pied de mon feu Il est fraîcheur depuis qu’il fut De quel pays es-tu ? Qui est ta mère ? Ton père ? Et qui t’a appris à voler ?
L’âme répondit : Je ne me connais ni mère ni patrie Je me souviens seulement que je fus prisonnière d’une glaise putride Que j’eus un cœur et des yeux D’autres membres dont je n’ai souvenance Comète de malheur, laisse-moi donc, j’ai une vie là-bas Et puis elle partit Gardée par les astres et l’œil que les sphères n’atteignent pas
Dès que l’âme de l’enfant disparut, se déversa Davantage de feu Davantage de lave Davantage d’herbe carnivore du lieu de Retour Et brusquement les jarres de la langue se brisèrent Sur le rocher du Néant Et ma voix s’obscurcit après que les langues avaient tremblé sous mon palais
Je ne distinguais plus alors la haute montagne du Camion frigorifique Ni le cri de la louve, de l’amour Je ne savais plus si c’était Babel ou bien New York Était-ce la rose du sable ou la fleur électrique ?
Le monde avait clos son livre et s’était glissé vers le dehors aveugle Je restai proie des loups de la perplexité Les sens me quittèrent progressivement : D’avoir été, de ne plus jamais revenir Le sens qu’il existait Une chose qui s’appelait “corps” et que je revêtais Les langues des flammes piquaient le peu de souffle qui restait Pendant que l’ultime bruissement prenait les esprits
Ouarzazate, 2001.
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Trottoir de l’apocalypse je croyais en traversant l’avenue des morts que l’apocalypse n’était qu’une histoire dans un livre lorsque le dernier jour brusquement tomba et les montagnes accouchèrent de petites souris noires et de vents terribles puis vinrent les rois et les devins vinrent les sages des livres anciens vint Adonis et prétendit être Al Mutanabbi vint Abdelmonaim Ramadan et l’oiseau lui demanda des nouvelles de Nariman vint Qassim Haddad guidant les boucs vers sa tombe vint Mme Edourda toute nue et fit ses besoins en public vinrent les sincères et se mirent à mentir vint Israfil et les anges de garde vint l’électricien et le marchand de bonnets brodés des couleurs de la joie vinrent les vendeurs de cigarettes en détail vint l’ambulance vint la petite fille dans sa robe blanche vinrent les amoureux à bord d’une fleur vint le clown et le guignol au tintement amer vint Hilmi Salem et parut romantique à l’excès vint Ibn Syrrine nu de ses rêves vint Ousama Ben Laden et les moudjahiddins de Bechaouer et le Mollah Omar vinrent les porte-avions, les missiles katyoucha et les collaboratrices blondes du moussad vint la chamelle et ils la tuèrent vint El Kassai vide de tout regret vint Moawya Ibn Aby Souffyan tout embarrassé vint Maram El Mesri, Belen Juarez et Suzanne Alaywan et nous nous mimes tous à souffler sur le feu pour qu’il devienne fraîcheur et à mordre dans une vieille flamme élastique aucun de nous ne s’est retourné vers le caroubier là où Ibn Hazm empoignait un poète marocain moderne aucun, car nos cous nous ont trahis et nos yeux n’étaient plus qu’épais nuages sur nos visages nous ne pouvions plus voir ni distinguer les traits du monde mais les sages parmi nous ont dit que les arbres étaient devenus gris que les balcons des murs ont coulé tout comme les yeux dans leurs orbites nous n’étions plus aptes à la joie ni même à la fatigue à force d’être debout car nos pieds se sont progressivement émoussés d’abord les orteils ont fondu puis les pieds se sont effacés et il n’y avait plus dans la lange arabe un mot appelé : « pas » nos cœurs de leur côté se sont transformés en de minuscules alvéoles argentés et le mot amour s’est noyé dans le dictionnaire « l’Océan » et nous commençâmes à nous regarder sans rien ressentir sans nous rappeler nos noms ni la couleur de nos yeux au point que je pensai qu’Al Maari qui près de moi soufflait le feu pour qu’il devienne fraîcheur était l’auteur de Moi, l’aigle et que c’était Abderrahmane Ben Meljem l’assassin de Sadate je n’étais ni enjoué ni indigné j’étais juste effaré tant d’odeurs s’étaient mélangées dans l’air certains ont dit : c’est l’odeur du ciel qui se trouvait au dessus de nous et d’autres ont dit : c’est l’odeur d’enfants qui ont soudain grandi et un fœtus d’ajouter depuis le ventre de sa mère : ce sont nos destinées en train de griller puis j’ai murmuré aux roseaux de la vigne: ils arrivent quand, les pompiers ? mais les sages qui contemplaient le sort du monde dans les livres anciens semblaient absorbés par le film Basic Instinct qu’ils regardaient sur un magnétoscope si bien que Sharon Stone leur interdit de souffler avec leurs compères sur le feu allumé dans nos âmes comme si un nouveau feu s’était révélé en eux le premier s’éteignant de lui-même les musiciens aussi soufflaient dans les flûtes depuis leur place sur le front de la colline certains parmi eux saignaient tout en jouant des cordes terrassées sur la partition tandis que les autres observaient l’électricité qui poignardait sa dernière lumière avec la cire sanguinaire de l’apocalypse l’obscurité couvrit alors les cœurs des nourrissons et des naufragés et des oiseaux aux ailes géantes ont plané à une hauteur de dix pieds puis ce fut le noir! et vinrent ceux qui bénissaient le prophète analphabète vinrent les docteurs chômeurs vinrent les voilés sur leurs mules et les fées sur des balais électriques vinrent les officiers sur des blindés et les sous-officiers à pied les rendez-vous vinrent pile à temps vint l’horloge et le son du réveil et les cloches retournèrent d’où elles tintèrent puis vinrent les gens de la caverne précédés par leur chien vinrent les agents de sécurité précédés par les détectives vint du bout de la ville des journalistes indépendants même de leur conscience et ils écrivirent… puis les poètes ont dit qu’ils n’ont pas entendu souffler dans la Trompe et des témoins ont affirmé qu’une lumière ruisselante a lavé le ciel avant de se répande comme un liseron dans les âmes un berger aveugle a affirmé qu’un vent gigantesque a passé mais que son gémissement était inaudible puis une femme au loin a sangloté et ce fut le vacarme et ce fut le brouhaha ceux qui étaient debout se fatiguèrent de ce qui restait de leur pied ceux qui dormaient de leurs flancs et les morts de l’idée de la résurrection le soleil était un feu à la flamme sincère c’est pourquoi les membres ont coulé sur le trottoir de l’apocalypse beaucoup ont découvert que « fondre » n’était pas qu’une métaphore réservée à la cire et ils se sont de nouveau mis à souffler ils n’ont pas aperçu la gigantesque rose de feu et ses coulées sur les têtes ni vu le vent haletant d’embarras derrière les intentions de la montagne ils étaient tout absorbés et n’ont rien perçu de ce qu’a dit le caroubier à son ombre tous les commerces du coin étaient fermés sauf un café dans une ruelle le garçon essoufflé traversait la place portait le plateau de thé aux anges de garde de l’autre côté du rassemblement tandis que ses membres et ses rêves premiers coulaient sur un sol ancien des rois petits de taille récitaient de longs discours avec application et abnégation on ne pouvait pas dire qu’ils étaient concernés par ce qui arrivait au monde soucieux seulement des règles de grammaire et d’articulation et c’était évident qu’ils lisaient des textes où les voyelles étaient colorées différemment et alors que les rois récitaient et que les sujets soufflaient une alouette sombre survola les créatures les sages ont pensé à la huppe et ont marmonné des paroles floues que le vent ne put comprendre puis une femme a dit à part elle-même : à chaque épreuve son oiseau de prédilection et les devins ont dit : mais ceci est l’épreuve ultime et à Dieu ils ont demandé pardon et tout comme cela se passait avant la mort les amoureux l’entendant toujours d’une autre oreille deux amants retirés sous l’ombre d’un olivier reculé se sont emmêlés de leurs corps liquéfiés par l’effet de la rose de feu qui pilonnait le monde ils se sont complètement brassés enlacés, ils étaient peut-être n’ont-ils vu aucun intérêt à souffler alors ils ont préféré s’ étreindre il y avait des papillons rodant autour de la masse visqueuse qui a résulté de leur étreinte puis ils furent encerclés par beaucoup de monde à ce moment les rois furent pris de rage et ils déchirèrent leurs discours et le feu fut lui aussi pris de rage et il refusa d’être fraîcheur la femme qui avait lancé le sanglot racontait que les amants étaient tout sourire et qu’une coulée violette provoquée par leur étreinte cheminait entre les pieds des hommes jusqu’au puits abandonné où elle se dressa herbe aux fleurs cristallines telle une tresse d’eau puis la femme qui a crié au visage de sa fille dit : bois à la source florale et la fille a dit : je ne boirai pas à une source perchée dans le ciel et la mère a dit à l’air sois la trêve du feu et laisse ton eau couler sur le sol de la certitude et l’air a dit je suis le cordonnier de l’aimance, le gardien de la fleur des amants et je ne tomberai pas dans les pièges de l’argile et la fille a dit j’escaladerai l’air pour boire à la source et elle a bu mais les sages qui étaient sous le sycomore peuplé d’âmes assoiffées ont douté de l’eau, de l’air et du lac des amoureux et ont continué à souffler sur le feu qui dévorait leurs rêves et lorsqu’une petite fille à l’âge de papillon a choisi les pleurs pour éteindre sa flamme les larmes l’ont trahi elle creusait là était les yeux tout comme si elle creusait le vent et alors qu’elle creusa un peu plus haut jaillirent de sa tête quelques commandements et des sanglots de naufragés et une nuit morte puis des femmes ont vidé leurs poitrines gardant toutefois les poumons pour tenter de satisfaire l’air puis déposèrent leurs entrailles dans un coffre en verre purifié et tout en haut de la demeure des devins elles accrochèrent leurs âmes dans lesquelles des feuilles poussèrent à l’improviste se déployant sur les fils à linges s’effilant jusqu’au scintillement identiques à de verts chevaux ailés puis l’une d’elles, qui était peintre avant la mort, s’est demandé : où ai-je pu bien voir un tableau pareil ? où ? une vielle qui avait lu les livres et déchiffré les écrits lui répondit: ce n’est pas un tableau c’est le destin qui encercle nos destinées à présent, tu peux faire offrande de ton corps au feu car la vie n’est plus qu’une histoire qu’on raconte et il y avait une troupe de dresseurs de destins en route vers la taverne de l’apocalypse lorsque soudain les arrêta un vent terrassé au pied de la montagne violé, de toute évidence, par l’éclair aveugle sa blessure saignait des brumes et des ouragans argentés mais le calme trompeur des loups de midi déstabilisa légèrement les dresseurs alors ils laissèrent le vent au vent et continuèrent leur ascension vers le vin ultime tandis que leurs langues coulaient d’envie sur leurs poitrines et lorsqu’ils passèrent près du lac de sagesse un cyprès les interpella : ô vous qui courrez vers votre perte léchez vos langues de vos poitrines et retournez au calme de midi avant que la puissance ne vous transforme en une colline de péchés mais les dresseurs étaient sérieux dans leur ascension sincère vers le sacrilège le chemin n’était pas leur premier souci ni la porte de la taverne mutée en vent ce n’était pas les coupes non plus ni la pâleur ayant couvert la face de l’invisible ils étaient absorbés par la marche insoucieux de là où ils mettaient les pieds et sous leurs pas coulaient des rivières de feu et leur ciel n’était plus qu’une pelote de flamme jaune voilant l’invisible mais rien ne les préoccupait le tintement des pas était leur seul viatique sur le chemin des péchés dans leur ascension ils n’entendirent pas souffler sur le feu ni la noyade des galaxies dans leurs orbites ni le cri du nourrisson dans ses couches mère, je suis tout sec ! j’ai besoin de larmes pour pleurer je veux du lait pour que ne me quittent pas les étoiles de Dieu mais la mère lui enterra le visage dans sa poitrine alors l’enfant sombra presque entièrement seules ses jambes restaient visibles et la mère a dit : les organes qui te poussaient au péché t’ont quitté bonheur à ton âme, ô prunelle de mes yeux elle sera blanche une fois arrivée aux contrées blanches mais sur son chemin vers la lumière culminante l’âme fut retenue par un astéroïde à l’humeur accablée qui lui dit : ô âme ramasse ton souffle au pied de mon feu depuis toujours ce n’était que fraîcheur ô âme, de quel pays es-tu ? qui est ta mère ? et ton père ? et qui t’a a appris à voler ? et l’âme a dit : je ne connais ni mère ni partie j’ai pour tout souvenir celui d’une prison d’argile infecte d’un cœur et de deux yeux et d’autres membres dont j’ai oublié le nom alors ô astéroïde de malheur lâche-moi car j’ai là-bas une vie et l’âme est partie gardée par les étoiles et l’œil que n’atteignent point les orbites mais à peine l’âme enfant a-t-elle disparu que des feux supplémentaient s’écoulèrent s’écoulèrent des flammes visqueuses et un surplus de l’herbe féroce de l’apocalypse alors les jarres de la langue se brisèrent sur le roc du néant et ma voix s’assombrit lorsque sous son abri tremblèrent les langues je ne distinguais plus entre un gratte-ciel et le transport municipal des viandes ni entre le hurlement d’une louve et l’amour je ne savais plus s’il s’agissait de New-York ou de Babel ? de la rose du sable ou de la fleur de l’électricité ? le monde avait fermé son livre et s’était retiré vers le dehors aveugle et je suis resté proie aux loups de l’embarras les sentiments m’ont quitté successivement le sentiment que je fus et le sentiment que je ne reviendrai pas le sentiment qu’il existait une chose appelée corps dont je me vêtissais à ce moment les flammes lacéraient le peu de souffle qui restait tandis que l’ultime retentissement couvrait les esprits. Traduit par Abdelhadi SAID, le mardi 1er mars 2005.
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Yassin Adnan
Né en 1970 à Safi (Maroc). Journaliste, poète et nouvelliste. Enseigne l’Anglais à Marrakech. Membre de l’Union des écrivains du Maroc. L’un des membres fondateurs de la revue littéraire arabe ‘Voix modernes’ (Marrakech, 1992) et de la publication ‘L’algarade poétique’ (Marrakech, 1994). Correspondant littéraire du journal arabe londonien Al-Hayat, du magazine littéraire Dubaï Al-Thaqafiya et membre du comité de rédaction du magazine arabe Zawaya (basé au Liban). Il a publié trois recueils de poésie parmi lesquels, ses derniers parus, Le récif de l’effroi, Editions Marsam, 2005 (traduction française de Siham Bouhlal); Trottoir de l’apocalypse, Editions Al-Mada / Damas, 2003 et Mannequins, Editions de l’Union des Ecrivains du Maroc, 2000. Il a publié aussi un recueil de nouvelles : Qui croit aux lettres ? Editions Mirit / Caire, 2001. Parmi de nombreux prix, il a reçu celui de Buland Al Haïdari pour les jeunes poètes arabes dans le cadre de la 25ème édition du Festival culturel international d'Asilah, 2003 et celui de l’Union des Ecrivains du Maroc en 1999. Il a participé à plusieurs ouvrages collectifs comme l'ouvrage Import/Export : Tanger/Marseille paru en mars 2004, Nagib Mahfouz: César du roman arabe, Dar Al Sada, Dubaï, 1999 et Mirrors on the Maghrib, Caravan Books, Delmar, New York, 1996. Il écrit des poèmes, nouvelles et articles dans diverses revues arabes et internationales et il a aussi participé à de nombreuses rencontres poétiques dans des pays arabes et européens. |
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