Adonis
Un poète dans le monde d'aujourd'hui
1950-2000

Alain Jouffroy Michel Deguy Antoun al-Maqadasi
Dimitri T. Analis Marie-Claire Bancquart Michel Camus
Geneviève Ciancy Giuseppe Conte Faysal Darraj
Renaud Ego Jean-Pierre Faye André Miquel
Makoto Ooka khalida Saïd Stefan Weidner
Reuven Snir Gaber Usfur    

Adonis, poète dans le monde d aujourd hui

Alain Jouffroy

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- Lire l'oeuvre Adonis, c'est partir pour une immense circum-navigation, dont personne ne peut prévoir où elle pourrait s'achever.

2

Pour Adonis comme pour Novalis, l'homme n'est pas le seul à
parler : " l'univers lui aussi parle, tout parle - en langues infinies " (Encylopédie, fragment 479). En parlant de tout à tous, Adonis englobe chaque individu particulier comme le point de départ d'une autre universalité possible. Son oeuvre peut être vue et interprétée comme une véritable invasion de toutes les cultures qui entourent la civilisation arabe, pré et post-islamiques. Revanche? Non. Réponse à un état de fait d'autant plus éblouissante qu'elle se présente comme non ressentimentale contre l'occultation de la culture arabe par les impérialismes étrangers, mais aussi contre le repliement de la culture arabe sur elle même, sa paralysie religieuse, qui l'a transformée, depuis des siècles, en une immense peau de chagrin.

Escorte pour Adonis

Michel Deguy

Et nous, dans cette phase, nous Occidentaux, modernes et postmodernes, mais sourds, semble-t-il, à cette modernité ancienne qu'Adonis, étrangement, rétrospecte bien en amont de notre XIXe, siècle - ce siècle des poètes qui fut pour lui l'occasion de retourner, en l'inventant, à cette ancienne modernité comme une secrète, réservée, "future vigueur" (Rimbaud), Si seulement nous nous tournions vers cet Orient : Si " la modernité est vision avant d'être production" (p.111). s'il est vrai que " la modernité est un problème que l'homme arabe a eu à affronter bien avant l'homme occidental il y a dix siècles environ" (p.112). J'essayerai de dire notre être d'homo technicus sans glose heideggérienne mais par une espèce de vision en forme de fable, qui est aussi celle de la scission de l'humanité en deux, l'occidentale et l'autre... J'appellerais ma fable : " les moyens sont la fin ", dont voici l'argument : ce n'est pas seulement "l'horreur économique", c'est encore autre chose de plus terrible.

Lunion de la pensée et de la poésie

Antoun Al-Maqadasi

J'ai qualifié la poésie d'Adonis de corporelle. Car chez lui, la poésie est la totalité de l'existence, comme le corps. Le corps est un ensemble de sensations ayant chacune sa tonalité, sa couleur, sa forme..., des sensations qui se transforment chez Adonis en images et métaphores où le corps et la terre deviennent une langue unique. D'ailleurs, Adonis possède la faculté formidable de transformer toutes les choses en images ou de les changer en poésie, en conférant à celle-ci son espace le plus vaste. Et chacun des recueils de poésie d'Adonis possède son propre espace.

 

Temps, Lieux, Célébrations

Dimitri T. Analis

C'est un homme de la terre, mais rêvant de voyage, poète de racine et d'errance, un combattant amoureux de la paix des champs, un chanteur du quotidien habité par l'éclair des carrefours du monde, qui accueillera le passé pour parler avec la voix du désir inaltéré. Adonis prononce la parole vraie de la langue arabe, parce qu'il la réhabilite en lui ouvrant toutes les routes d'un pari qui est d'abord un défi à elle-même. Ce n'est pas un poète acceptant la force du passé afin de fixer l'avenir dans un présent immuable comme Cavafy - ce Grec qui avait poursuivi la tradition de la civilisation hellénique au Proche-Orient jusqu'à son souffle ultime.
Le présent, pour Adonis, c'est l'avenir de l'homme. En centrant la poésie sur l'homme nu de toute référence religieuse, politique ou même culturelle, il dessine le visage nouveau de l'Orient débarrassé de ses pesanteurs et de son folklore.


"Sève est ma liturgie"

Marie-Claire Bancquart

Cette poésie, oui, elle est sève: celle des racines, profondeurs et commencements, et des feuilles qui vont jusqu'au ciel. Elle a une forte portée réaliste, celle qui part du "seigneur corps", et une forte portée imaginaire, mystique. L'obscurité de l'âme y monte vers l'évidence. Quel dynamisme, dans une telle parole! Elle-même en devenir, elle nous entraîne dans une liberté qui capte un rythme cosmique. Elle est énergie et mystère; elle ouvre les perspectives d'une révélation. Brùlante pensée poétique, nourriture à la fois pour l'intelligence et la sensibilité : celle qui manque au monde de techniques et d'intolérances qui est trop souvent le nôtre.



Transpoésie d Adonis

Michel Camus

Un des axiomes du poète sourcier Adonis, c'est le principe absolu de la relativité de toute réalité et de tout langage. Il sait que tout est métaphore. Il sait que le paradoxe du langage poétique est de faire allusion à ce qui échappe au langage. On oublie souvent que le langage est une grande muraille de Chine. Le poète sourcier la traverse en s'ouvrant au silence vivant. C'est par là que le poète échappe à la prison de la langue. "Il n'y a pas de poésie sans silence", disait Roberto Juarroz.

Cette présence infiniment proche, infiniment lointaine du silence vivant on peut l'appeler indifféremment présence du sacré ou conscience de la transcendance immanente au sens où la transcendance est immanente à la conscience elle-même. C'est de l'ordre du secret que la poésie initiatique d'Adonis tente, par impos- sible, de faire partager. C'est un secret pour ainsi dire trans- poétique, car il traverse la parole et le silence, car il est en amont de la parole et du silence. C'est le tiers secrètement inclus dans l'opposition binaire de la parole et du silence. Ce tiers inclus, aucun poète n'a jamais dit et ne dira jamais ce que c'est. Maître Eckhart y fait allusion en évoquant l'essence d'une "troisième parole" qui n'est ni dite ni pensée et qui n'est jamais exprimée. Le silence poétique peut accéder, dans son vécu, à un haut degré lumineux de silence. Seul ce silence-là peut nous délivrer des opacités et des pesanteurs du langage. Ce n'est pas un silence vide, c'est un silence plein et même débordant de sens silencieux. Peu importe le nom servant à désigner l'abîme ou le trou caché dans la langue, autrement dit le non-référent qui échappe à tout langage. Un poète sourcier comme Adonis utilise librement les mots comme des flèches tirées vers l'Imprononçable, vers la Source inaccessible mais inépuisable.
En tant qu'homme des limites, il ne peut que l'approcher sans jamais l'atteindr.


Le temps vertical des présences

Geneviève Ciancy

En abolissant le rapport dual entre le monde et l'homme, la pensée de l'intériorité permet une véritable ontologie du devenir, La poésie d'Adonis est en synergie avec la puissance des éléments. Le poème une possible entrée dans l'immanence de l'invisible, une présence du lointain sous ses habits de beauté des choses tels le désert, l'océan, le soleil… La libération de la langue des liens qui la fixent à une représentation transcendante du monde et de son origine ouvre à l'espace intérieur qui résonne de l'inconnu.

Adonis / Ulysse

Giuseppe Conte

Adonis ne rentre pas chez lui, il ne fait pas un voyage de retour sur lui-même, ni un voyage à rebours de l'âme à la recherche de son origine et de sa vérité. Adonis est un nouvel Ulysse qui ne connaît aucune limite, qui a rompu la corde qui le retenait à la plage, comme, en écoutant le chant des Sirènes, il aurait rompu les cordes qui l'attachaient au mât de son vaisseau. C'est un Ulysse qui aime le tumulte des vagues et le mouvement métamorphique de la mer, plus que tout champ cultivé ou que toute autre terre. Un Ulysse exilé qui habite ses mots et son exil. Le roi d'Ithaque devient, pour le poète oriental, le dépositaire d'un savoir initiatique qui peut élever des marches - semblables à celles que gravit le Prophète vers le ciel? - et le dépositaire d'un langage à même de raconter les histoires que les vagues, protagonistes éternelles du mouvement éternel de la mer, ne connaissent pas ou ne sont pas capables de dire. Après l'avoir cherché dans un premier poème qui lui est dédié "A la recherche d'Ulysse", Adonis nous le décrit dans "Terre sans retour" : son Ulysse est habité par la tragédie, on lit cependant dans ses traits une angoisse si coutumière et native, qu'on pourrait la qualifier d'" amie".

L'un et le multiple dans Siyâsat al-chi'r (la politque de la poésie)

Faysal Darraj

La quête de la vérité:
Adonis place toujours le mot vérité entre guillemets, et ceux-ci sont constamment présents, car, dans la logique de la poésie, la quête de la vérité est permanente et infinie. Et ces guillemets confèrent à "la vérité poétique" une signification opposée à celle des "vérités" défendues par d'autres formes de connaissance: la vérité religieuse, par exemple, qui ne s'accorde qu'avec les certitudes, la "vérité idéologique" qui correspond à l'époque qui lui assure son succès, sans compter la vérité scientifique qui s'appuie sur l'analyse, la déduction, l'expérience, etc. Pour la véritable poésie, la "vérité" est un projet sans commencement ni fin. dont les perspectives s'élargissent sans cesse.

La septième face du dé

Renaud Ego

En chemin vers le poème total, un homme a déjà pris la parole (presque au sens propre), il s'avance avec l'éclat de qui conçoit le verbe comme une action, il dit Je, fortement, il se conjugue à la singulière personne plurielle de l'histoire, des foules, ou simplement de la diversité des visages qui forment son universelle personne unique. Il a décidé de ne jamais être exactement ce que chacun attendrait qu'il fût, mais l'autre de lui-même, l'autre en attente de sa métamorphose. En chemin vers le poème total, un homme tente à chaque mot d'en étreindre l'immensité.

La poésie est bien pour lui ce coup de dé lancé dans l'espoir d'une extravagante combinaison, et cet espoir est la septième face du dé, cet envers des six autres et leur volume intérieur, partagé en secret, celui dont sa main se saisit lorsque, à chaque mot nouveau, elle relance dans l'éblouissement et le prestige la chance d'un monde neuf.


Niffarî Adonis Mihyar

Jean-Pierre Faye

De Niffarî à Adonis, ce qui nous prend à la gorge est un immense voyage. Rappelons à ceux qui l'ignorent que c'est le chemin de source, car ce qui coule de ce lieu est notre écriture même, sans laquelle nous tracerions au bâton sur le sol. Précisons également que si nous portons la comparaison sur Niffarî, c'est déjà par Adonis. Car c'est par sa faveur que nous le connaissons, dans ce petit livre irremplaçable, apparu en l'an 1989. Le premier ou l'un des pre miers à découvrir Niffarî fut Ibn`Arabî, Après ce fut un long silence - d'Ibn Arabî jusqu'à Adonis, à notre écoute, même s'il y eut dans l'intervalle d'autres découvreurs.

Le poète, la ville et le dire

André Miquel

Cette ville n'est plus
Ni horizon ni orbe

Il faut sonder pour voir
Et voir comme on la voit

Regard foetus encore
Langue sous terre encore.
Adonis, Les Résonances les ongine,
Trad. Chawki Abdelamir et Serge Sautreau.


Il faudrait lire le poème comme un tableau, et l'inverse. Tous deux, au-delà du mot et de l'image, nous emportent ailleurs, vers un univers que l'artiste, fraternellement, nous invite à explorer avec lui, comme s'il n'avait été lui-même que l'agent d'une découverte, à renouveler infiniment. Adonis s'est voulu poète parmi les hommes, poète de la cité. Mais laquelle ? Celle-ci, qu'il nous désigne? Il ne nous dit pas où. On penserait à telle ou telle, de son choix ou du nôtre, sauf qu'elle nous est précisément montrée du doigt. Mettons la Ville, voulue et façonnée par les hommes pour une vie, un destin qui sont les siens, à elle seule.
Mais l'énigme, à peine résolue - du moins le croyait-on -
rebondit. La ville n'est plus ce qu'elle a été. A la limite, si l'on s'en tenait au premier vers, elle ne serait plus du tout. Idéale, elle s'évanouirait aussitôt que réalisée.
Adonis nous le dit, mais autrement, en contestant à la ville, comme il la voit et comme elle est, ce qui la faisait justement ville, à la poursuite de deux vies opposées et complémentaires. D'un côté, le territoire jalousement marqué, le périmètre, le chez-soi, et les images qui vont avec les murailles, les portes, les contrôles, l'allégeance à la cité. De l'autre, rassurée sur elle-même, la ville qui s'exporte, le pouvoir, la gloire, l'invention. sans autres limites que l'horizon,lequel est tout sauf une barrière, puisque une fois atteint,il
ouvre infiniment sur d'autres territoires à posséder.
Reste qu'entre ces deux vies il a fallu choisir. La ville n'est plus accordée à l'une et à l'autre, mais seulement à l'une des deux. Et encore... Avait-elle vraiment le choix et, si oui,lui a-t-il permis de survivre ? Le poète affecte à ses mots un ordre de succession implacable. Il y eut l'horizon ou, à défaut et les forces de la ville n'y suffisant pas, ou plus, l'orbe, mais celui-ci, à son tour, a disparu dans les tourbillons de l'histoire ainsi que nous le dit, en sa désolation générale, le premier vers.
A nous donc de retourner aux commencements,aux fondations. Pour les sonder sans doute, mais, à y regarder de plus près, pour les refaire comme à l'origine, pour fonder, comme le dit le texte arabe, abruptement, absolument. Alors, cette ville, nous la découvrirons et créerons tout ensemble, alors nous la verrons, ou reverrons... ou rêverons, et davantage encore : notre être entier refluera dans ce regard porté sur elle.
Est-ce si simple pourtant? Une fois de plus, le poète nous déborde, il est déjà plus loin. Cette ville, qui n'en était pas une ou les résumait toutes, la voilà prise sous un regard imprécisé parce que toujours neuf, toujours incertain comme tout ce qui est à naître, à volonté riche d'espoir ou d'angoisse. Et tous les deux à la fois, ville et regard, matérialisés dans cela même, le langage, qui défiera toujours matière d'où il a pris vie : le corps et la voix du poète, les mots et la chair de son dire. Enfoui, celui-ci, comme la ville en ses assises ou l'embryon au ventre de sa mère.En gestation, comme eux. Sauf que lui l'est toujours.
Ainsi la ville, la ville d'Adonis, trouve-t-elle enfin sa vocation, par la grâce du poète qui lui fait oublier les vicissitudes de l'histoire et ramène à elle toutes les forces du monde. A commencer par celles de l'esprit : elle est le lieu où s'élaborent tout tableau et tout poème, elle nous dit ou redit, par l'image ou le mot, qu'au début était le dire, et que le dire est toujours début.

Adonis régénérateur

Makoto Ooka

Adonis, poète arabe, porte en lui ce désert, métaphore de la capacité de régénération. Que le désert, qui figure "le vide même", puisse être par essence régénérateur : voilà `s l'intuition première dans laquelle l'inépuisable pouvoir de création poétique d'Adonis trouve sa source, et d'où découle également la profonde admiration que j'éprouve à son égard.

Mawâqif ou la contre-utopie

khalida Saïd

Quand je pense aujourd'hui à Mawâqif et à ce qu'elle a représenté par son dynamisme et son engagement comme aventure collective et combat sur les fronts les plus senibles de la culture arabe, une image me vient à l'esprit celle d'un enfant têtu et songeur, courant au milieu des champs boueux vers une ville inconnue pour réciter son poème devant un auditoire inconnu, offrant ainsi un début de réalisation à son rêve de changer son destin par la seul force de la poésie. En même temps, je vois aussi un septuagénaire, toujours enfant (ce même enfant) qui après avoir fait évoluer le rêve à travers l'aventure de Mawâqif, porte aujourd'hui son même rêve
têtu sur les rive du dialogue universel.

Le bonheur et l' Apocalypse

Krystyna Skar?y?ska-Boche?ska

Découvrir Adonis c'est plonger dans la beauté de sa poésie, une poésie insolite pour notre époque, une poésie universelle, à plusieurs facettes, ouverte à l'homme et à ses questions et en même temps pénétrant les espaces et les profondeurs d'une imagination poétique sans limites,

"poète des secrets et des recines" : l Adonis hallajien

Reuven Snir

Traçant un triangle équilatéral fait d'art, de mysticisme et de réalité, Adonis fait usage d'une espèce de "poème- masque", dans lequel il réconcilie au moyen d'un masque artistique le mortel et l'éternel, le fini et l'infini, le présent et ce qui transcende le présent. Al-Hallâj dans le poème, comme Adonis dans la réalité, représente la progression continue du passé au présent et au futur, dans laquelle l'expérience de tout homme, tout au long de son histoire, est unifiée, prouvant la capacité infinie de l'expérience humaine à se reproduire. Ce sens est renforcé dans l'esprit du lecteur, à travers le processus de lecture, par le mouvement entre les pôles de l'antinomie hiver-mort et printemps-renaissance, ainsi que par le nom de plume du poète, Adonis, également associé à l'idée de mort et de renaissance.


Pourquoi Adonis?

Gaber Usfur

Tout d'abord, Adonis est un poète qui ne laisse pas indifférent. Ses oeuvres ont suscité et continuent de susciter une tempête poétique printanière qui n'a cessé de soulever des questions. En présence d'une oeuvre contestée, notre politique à Fusûl a toujours été de répondre par l'étude et la lecture de cette oeuvre, en confrontant les arguments de ses adversaires et de ses partisans. Il ne fait pas de doute que la poésie d'Adonis est constamment l'objet d'interrogations qui méritent d'être examinées sereinement et en toute objectivité.

La deuxième raison est que la poésie d'Adonis est en rébellion permanente contre les carcans traditionnels. Elle secoue les principes figés de la poésie et de la pensée afin de libérer les graines de vie et de création . Dans la vie, l'une des principales entraves à notre action vient de notre soumisson à tout ce qui nous entoure, même si nous le rejetons. C'est ainsi que nous pratiquons le suivisme au lieu de la création, la tradition au lieu de l'innovation, soit pour nous garantir la paix et nous attirer l'acquiescement du barbu extrémiste qui nous menace de souffrances dans l'autre monde, soit pour nous conformer au comportement correct qui fixe notre existence. Célébrer la rébellion créatrice de la poésie contre ce réel, c'est célébrer le changement de perspectives qui contribue au renouveau de la vie et remplace le principe de réalité par le principe du désir. Aucune poésie plus que celle d'Adonis n'est une incitation à la rébellion et un exercice de création, depuis qu'elle a choisi la flamme du refus qui se transforme avec les cendres en rose.

La troisième raison est que la poésie d'Adonis a inauguré un nouveau courant qui s'est imposé dans la poésie arabe contemporaine, et ce depuis qu'il a commencé "ici" et "maintenant", et non "là-bas" dans le temps qui fut. Il a ouvert de nouveaux horizons à la conscience créatrice avec son poème qui a apporté la flamme adonisienne et l'exubérance orphique à la place de la modération apollonienne afin que la langue explosive des profondeurs remplace le bouclier de Parsios qui met fin à l'emprise horrible de la Méduse sur la vie de la nécessité. Le poème adonisien n'a pas cherché à idéologiser le beau en s'appuyant sur l'ordre, ni à justifier l'existant; encore moins à engager contre celui-ci une rébellion orale et publique, qui sombre bien vite dans l'oubli. Il a plutôt essayé de pratiquer le rituel de la créativité qui restitue à l'homme son nom et le secret de sa rébellion. A travers sa langue, s'expriment des contraintes qui sont du type de ce qui ne s'écrit pas, et ne relève ni de l'habitude, ni de ce dont on se souvient. C'est la raison pour laquelle ce poème a séduit beaucoup de jeunes créateurs après l'abattement qui les saisit en 1967 et les poussa à s'en inspirer, car il était pétri par un feu qui consume les étoiles familières et les contours accueillants, affirmant son amour du voyage qui remplace la dépouille du lieu par le vent éclairant du changement.

Adonis et la pensée allemande : entre Nietzsche et Heidegger

Stefan Weidner

Nous n'avons plus d'utopies, ni socio-politiques, ni religieuses, ni même humanistes, et nous ne rattachons plus la poésie à aucune ambition supérieure. Le désir violent de repousser les limites du monde dans lequel nous vivons n'existe pratiquement plus en Occident de nos jours. Peut-être est-ce bien ainsi, peut-être est-ce la leçon que nous avons tirée des funestes remèdes préconisés par les idéologies du xxe siècle. Mais le moins qu'on puisse dire est qu'il s'agit là d'un point de vue unilatéral. Adonis, avec les expériences tout autres qui sont les siennes, entend représenter, dans sa poésie et dans ses essais contre l'accoutumance et l'assoupissement généralisés, le courage du pathos, cette vision d'une modernité plus humaine. Il défend la nécessité de la parole et de ses médiums traditionnels - la poésie, le minaret, le forum, le parlement - contre l'approche purement utilitaire du technicien qui transforme tout, y compris l'homme, en matière première. Ainsi visionnaire, Adonis peut dire à bon droit qu'il vient de l'avenir. Dans l'avenue de sa parole, puisqu'il nous est permis de reprendre les termes de Heidegger pour les appliquer à Adonis, l'avenir est présent. Mais chez nous, en Occident, Adonis vient tout juste d'arriver d'une autre région du monde, avec des expériences et des pensées que nous devrions méditer et prendre au sérieux. Nous pouvons beaucoup apprendre de ces expériences. Nous avons beaucoup à apprendre d'Adonis.