Extrait de Conversation avec Adonis, mon père
de Ninar Esber

Ninar :Comment pourrais-tu décrire ta relation à la langue arabe ?
C’est ton outil de travail, ton identité, ton corps, ton âme ?

Adonis : Je ne me vois en aucune autre langue. La langue arabe m’habite, à un point qu’elle est jalouse de toute autre langue. Et je crois que le puissant enracinement de la langue arabe en moi a fait que je n’ai jamais été doué pour les autres langues. Je l’ai tellement aimée qu’elle m’a aimé, encerclé, et empêché d’apprendre une autre langue…

N : C’est quelque chose que j’ai senti…

A : Une amie m’a dit une fois, après m’avoir entendu dire ma poésie : « Tu n’as pas besoin d’une femme, tu fais l’amour avec la langue ! » Elle avait raison !

N : Quelle relation me conseilles-tu d’avoir avec elle ? Parce que c’est quelque chose qui m’angoisse. J’écris un peu en arabe, mais ce n’est pas suffisant. Je sens cette langue comme un devoir, un fardeau, ou comme une amante que je délaisse et qui me hante. Par ailleurs, je sens que je dois la maîtriser pour mieux te connaître et pour garder mon identité arabe. Je suis tiraillée entre ces deux positions. J’ai l’impression qu’elle va me révéler plein de choses sur toi ! C’est bizarre, non ?

A : Oui, c’est un problème, mais je ne peux pas le régler pour toi. Tu dois t’en occupier toute seule, parce qu’il est impossible de comprendre un poète si l’on ne comprend pas parfaitement la langue qu’il utilise. À travers la traduction, on peut avoir un certain accès, comprendre les idées, les images, des choses générales, on peut ressentir une certaine poétique, mais pour que l’on puisse vraiment comprendre un poète il faudrait le lire dans sa langue maternelle. C’est le problème de la traduction et, en quelque sorte,c’est le problème que tu rencontres.

N : Mais à quel point dois-je la connaître ?

A : Tu dois la connaître parfaitement. Et maintenant il est difficile pour toi de la maîtriser.

N : Quelle est la limite ? Qui peut délimiter le niveau ?

A : Une langue, on ne peut pas la posséder totalement. On ne la possède que partiellement. La langue est comme un horizon sans fin vers lequel on avance. Plus on avance, plus tu sens que ta connaissance de la langue diminue… Mais il existe égalementun aspect social : l’on naît au sein d’une langue qui constitue notre peau, nos veines et notre sang. Si, depuis le tout début, on n’a pas été élevé au biberon comme on dit, on ne peut pas apprendre la langue. On peut l’apprendre et la lire, mais on ne peut pas vraiment l’écrire. Car elle est comme le premier cri que tu pousses à ta naissance, ton premier sanglot. Toi, en tant que créatrice et artiste, la langue que tu utilises doit être à ce niveau-là… Maintenant, tu peux choisir la langue française, alors il y aura toujours cette barrière entre nous, une barrière poétique et linguistique, et tu dois l’accepter, et elle ne doit pas être une source d’angoisse pour toi. Je ne sais pas quelle est la langue avec laquelle tu peux hurler et pleurer, je ne sais pas si c’est l’arabe ou le français, mais en tout cas je crois que ta langue arabe va rester une langue de culture, mais pas une langue maternelle…
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N : Surtout que parfois j’ai l’impression que, toi et la langue arabe, vous constituez un couple indestructible ! Que vous vous êtes mariés pour le meilleur et pour le pire… Parfoisj’ai l’impression qu’elle est ta sœur, et que c’est ton père qui te l’a confiée, en te demandant de t’occuper d’elle, de l’aimer, de vivre avec elle, de tout faire pour la render heureuse et belle… Elle brille entre tes mains, dans ta bouche surtout. Elle est à la fois ta femme, ta sœur et ta fille. Inutile de te dire que c’est la seule qui me rend véritablement jalouse, car elle est vraiment belle, forte, amoureuse, elle est pétillante, enflammée,passionnée, assassine, subtile, elle est poésie, elle est sophistiquée, et elle est merveilleuse, ensorceleuse. Dans ta bouche, sous ton palais, sur ta langue et au fond de ta gorge… Les mots boivent ta salive, ils sont humides, chauds… Quand les mots quittent ta bouche, ils s’agglutinent à nouveau dedans, c’est un mouvement sans fin, tu les crées à nouveau. Car le même mot dit par toi et par un autre, ce n’est pas pareil… Avec les autres,le mot a du sens en moins, alors qu’avec toi, il en a en plus… Tu leur fais faire ce que tu veux, tu les sculptes, tu les fais tanguer. T’entendre réciter tes poèmes, c’est un vrai tango, mêlé de flamenco et d’une touche de danse orientale… De la passion, du désir, de la volupté et de l’envoûtement…

A : C’est vrai. Et ça peut créer des barrières entre moi et les lecteurs arabes, parce qu’ils ne peuvent pas capter ma langue, et la comprendre totalement.

N : Je crois que si l’on veut vraiment comprendre tes poèmes, il faut comprendre quec’est un acte d’amour, qu’il existe vraiment une relation charnelle entre toi et la langue.Il ne faut pas vraiment comprendre le mot en soi, il faut plutôt comprendre ta relation avec la langue arabe, prendre en compte que ce ne sont pas que des mots comme ça,mais des mots dits par toi…

A : C’est très important ce que tu dis. Tu l’as découvert toute seule ?

N : Oui, car c’est évident, en fait ça s’entend, ça se voit…

A : Tu sens que la langue arabe m’a mis dans un haram1?

N : C’est ton amante.

A : Elle crée un haram autour de moi, et elle fait en sorte que les lecteurs ne puissant pas me saisir, me comprendre parfaitement. Lorsque tu observes la plupart des poètes,lorsqu’ils écrivent et utilisent cette langue, tu as l’impression qu’ils se trouvent dans un endroit, et que la langue arabe se trouve à un autre endroit…

N : C’est justement pour cette raison que je trouve maintenant que la langue arabe, c’est toi. Ça ne peut pas être autre chose, même si je n’ai pas lu tes poèmes, je sens que le rapport entre vous deux est tellement fort… Je ne l’ai jamais entendu chez quelqu’un d’autre de vivant… Évidemment, si tu me dis Al-Moutanabi,2 ou je ne sais pas qui,d’accord, mais ils sont morts…

A : Il y a beaucoup de gens qui seraient d’accord avec toi, tu n’es pas la seule à dire ça.Tous ceux qui m’entendent dire mes poèmes disent que c’est autre chose, une autre expérience. Ils ajoutent qu’il n’y a personne dans le monde arabe qui sache lire les poèmes en dehors d’Adonis…

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1. Haram : Ce qui est défendu, sacré.

2. Al-Moutanabi (915-965) : considéré comme le plus grand poète arabe.
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Présentation de l'éditeur
" Crois-tu que l'on puisse survivre à un père comme toi ? Surtout avec un monde arabe en grave crise sociale, politique, religieuse et intellectuelle ? Un fanatisme bête et dévastateur ? Tu représentes pour moi une sorte d'espoir et de rempart contre cette décadence du monde arabe, contre ce fanatisme islamique qui n'a pour but que le pouvoir. Si tu n'étais plus là, j'ai le sentiment que je prendrais cette violence de plein fouet ! " Ninar Esber interroge son père, le poète Adonis, au cours de dix entretiens très intimes, sur sa formation, son rapport à l'Islam, à la poésie, à sa Syrie natale et au Liban, où ils ont vécu jusqu'à la guerre, sur les femmes, sur le voile, sur les monothéismes, sur le terrorisme. Adonis, très hostile à tout embrigadement religieux et, de manière générale, à tout fanatisme, parle avec simplicité de la sexualité, du désir, du mariage, de la fidélité, de l'amitié, de la sensualité et bien sûr de la création. Ninar, jeune femme provocante et sincère elle-même, est violemment critique par rapport à la façon dont les femmes sont considérées dans les pays musulmans. une double leçon de liberté.

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