Par Minh Tran Huy

Né en 1930, Gérard Genette, théoricien de la littérature, qui a notamment publié les célèbres Figures, poursuit le projet de Barbadrac avec Codicille et raconte en s’amusant. Ainsi, il révèle avec humour, page 81, à propos d’Einstein : «Chacun sait qu’Albert Einstein, considérant quelques lointaines et fâcheuses conséquences de ses découvertes, déclarait : "Si j’avais su, j’aurais fait plombier."

Rencontrer Gérard Genette en son domicile, c’est un peu comme parcourir Codicille, où l’on croise pensées et souvenirs, mais toujours de manière oblique : l’auteur nous donne à voir moins son intimité que ses goûts, son regard, ses références. On est guidé dans les couloirs avec courtoisie ; les portes des pièces sont fermées, mais l’on entraperçoit quelques touches personnelles, un bouquet de fleurs séchées, une photo ; et c’est évidemment dans un bureau assorti d’une imposante bibliothèque qu’aura lieu l’entretien à propos du diptyque que forment le réjouissant Bardadrac (éd. du Seuil, 2006) ainsi que le récent et non moins délicieux Codicille, qui se qualifie lui-même de spin off, de post-scriptum ou de « bis », si l’on se réfère au jazz, dont l’écrivain est féru. En 2007, le Centre Pompidou avait invité celui à qui l’on doit les fameux Figures à commenter lui-même le statut générique et la réception critique de Bardadrac, abécédaire mêlant dans un désordre savant les réflexions aux rêveries, les remémorations aux décryptages étymologiques, les anecdotes aux listes de cuirs, coquilles et autres mots-chimères (tels que « Kilomaître. Pédagogue lourdaud » ou « Rêvolution. Changement de régime onirique »). Ces commentaires ont constitué le noyau de Codicille, autour duquel sont venus s’agréger de nouveaux fragments, avant que la conférence ne soit à son tour scindée en diverses entrées (« Bienvenue », « Péritexte », « Style »...) qui offrent autant de mises en abyme du texte, toute analyse de Bardadrac pouvant s’appliquer à sa sequel.

Écrits avec élégance et précision, teintés de mélancolie légère et d’un merveilleux humour, ces livres qui renvoient l’un à l’autre tiennent à la fois des Essais de Montaigne, du Je me souviens de Perec, du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, ou encore du Roland Barthes par Roland Barthes. Gérard Genette a emprunté au premier sa pensée à sauts et à gambades et son art de la digression que révèlent les titres des entrées, qui, comme l’aurait dit l’illustre moraliste, « n’en embrassent jamais toute la matière ». Il a adopté la manière dont le deuxième, qu’il pastiche dans « Souvenances », se réfère à une mémoire à la fois personnelle et partagée, collective, une vie valant pour toutes les autres. Il fait quelques clins d’oeil au troisième avec « Médialecte », « un sottisier de l’époque que j’attribue avec une certaine mauvaise foi aux médias », nous précise-t-il dans un sourire. Quant à l’allusion à Barthes, elle est multiple : il est connu que celui-ci fut son mentor ; ce qui l’est moins, c’est que Roland Barthes par Roland Barthes adopta d’abord la forme d’un abécédaire...

Contrairement à l’auteur de Mythologies, Genette ne poursuit nullement le fantasme du roman. L’hégémonie du genre a tendance à l’agacer, même si cet agacement est moins exprimé qu’il ne se laisse deviner : à l’oral comme à l’écrit, l’homme est doué d’un sens aigu de la nuance. Il considère par ailleurs qu’il n’a pas « une imagination de type fictionnel : elle est dans le détail, part d’un point de réalité sur lequel elle se greffe avant de broder et de dériver ». D’où la composition particulière de Codicille - et de Bardadrac - entre ravaudage de bribes plus ou moins décousues, jeu de pistes, rhapsodie, chemins de traverse non balisés, «billard à trois ou quatre bandes». Il ne s’agit pas d’autobiographies - aucun repère, aucune chronologie, moult lacunes concernant l’existence de l’auteur -, mais bien d’autoportraits, même si Genette avoue ne pas goûter le préfixe « auto ». « J’ai eu l’impression de davantage livrer ma façon de voir que "moi". Ma psychologie ne m’intéresse pas - je ne me comprends pas toujours très bien - et celle des autres pas beaucoup plus, en réalité. Ce sont les effets de surface qui m’intriguent. J’ai une perception extérieure très intense de personnes que je ne connaissais pas forcément bien. » Ce regard tout en biais, il le porte aussi et surtout sur les êtres et le monde qui l’entoure, cultivant le contre-pied, comme l’illustre sa façon d’aborder des figures telles que Jacques Derrida, le critique Michael Riffaterre (dissimulé sous «Mike»), ou encore Christian Metz (seulement désigné par un surnom, « Le Toul »). Loin d’exposer leurs travaux, il les met en scène à travers les liens qu’il a entretenus avec eux, n’hésitant pas à masquer leur identité, avec cette idée que son « lecteur idéal, celui pour lequel virtuellement j’écris, est quelqu’un qui va de A à Z, ne saute rien et de temps en temps s’interroge, se demande si quelque chose ne lui a pas échappé ».

L’érudition exceptionnelle de Genette n’est jamais pédante, tout comme son ironie est dénuée d’aigreur, et ses confidences de narcissisme. Grâce aux éclairages (indirects, cela va de soi) projetés par ses textes, on découvre une intelligence vive et curieuse de tout, dans un éclectisme que l’auteur de L’oeuvre de l’art déplore d’ailleurs à l’occasion (voir « Anti-goûts »). Peinture, géographie, architecture, jazz, musique classique, cinéma, littérature, sont, avec les États-Unis et la langue anglaise, quelques-uns des domaines explorés. Chaque entrée s’apparente à une improvisation, comme au jazz (dont les annonces se font d’ailleurs en anglais, comme souvent dans Codicille), la structure tenant selon les points de vue du jardin à l’anglaise, du collage à la Schwitters (et même du « bricollage »), de la fugue (composition dont le thème est varié, les reprises se chevauchant au lieu de se succéder et de se développer comme dans la sonate) et du montage cinématographique. Le narratologue et écrivain révèle en passant qu’il fut tenté par les carrières de géographe, d’architecte, et surtout de cinéaste ; celle des lettres venait après, qu’il a fini par embrasser, sans oublier tout à fait ses fascinations anciennes, qui ressurgissent ici par la bande, mais pas seulement. Ah ! et que ceux qui avaient apprécié les histoires drôles sur les merguez de Jacques Derrida dans Bardadrac (voir « Merguez ») sachent qu’ils trouveront certainement leur bonheur à l’entrée «Poulet» de Codicille...

Codicille
Gérard Genette
Ed. du Seuil, Fiction & Cie,
2009, 316 p.

Le Magazine Littéraire
juillet-août 2009,

Read More: